prunellier

Le long des prunelliers en fleurs

En ce printemps étrange où le temps est suspendu, la nature suit son programme d’éclosion comme si de rien n’était. Les prunelliers posent dans le paysage de gros bouquets de mariés . On l’appelle “Schleh” en alsacien. Ces fleurs se transformeront à l’automne en baies bleues qui donnent un alcool prisé. J’ai repensé à un temps éloigné où j’ai croisé ces prunelliers dans le Berry givré. C’était en 2000, un temps si loin, si proche.

De ces fleurs vaporeuses naîtront des baies astringentes bleu foncé © S. Morgenthaler

Le soleil inondait la campagne berrichonne. On était encore tôt le matin. J’ai enfilé mes chaussures et j’ai couru dans la campagne verte.

Par endroit elle était bleutée par le givre qui blanchissait les prairies.

J’ai quitté le château médiéval de Chabenet pour rejoindre la rivière la Bouzanne, ses lavoirs en dégringolade, ses rives où naissaient les boutons d’or et les primevères.

Près de mousses, je vis les premières violettes. J’en fus si joyeuse que j’en détachais une pour la respirer puis la mettre sous mes dents, sentir sous mon palais son parfum délicat. J’ai vu dans les sentiers mouillés et meubles des traces de chevaux. Le cheval était dans son enclos jouxtant la rivière, il vint vers moi, pensant reconnaître sa maîtresse. L’air était vif. La nuit fut si froide qu’elle avait blanchi les prairies et qui le restait là dans les zones que le soleil n’avait pas encore balayé ses rayons.

Et voilà que les prunelliers se couvrent de petites fleurs blanches, si belles qu’on les verraient en couronnes de mariées © S. Morgenthaler

Le plus surprenant était ces haies de pruneliers couvertes de fleurs blanches et qui, à côté de l’herbe givrée, semblaient également blanchies par le givre, alors qu’elles exhalaient la finesse d’un printemps tout proche.

Leur mot alsacien, Schleh, hantait mon esprit. Je savais la couleur que prendraient leurs baies et la saveur de la confiture qui en naîtrait.

Dans le sentier fleurissait une primevère, e Himmelschlissel. Elle me ramena à Albrecht Dürer, un peintre que j’aime. J’ai pensé à sa belle aquarelle de la primevère. Il avait faite sienne cette fleur avec une telle précision, une telle justesse que, à distance, je m’en sentais retournée, alors que je n’avais pas son aquarelle sous les yeux.

J’ai plus tard roulé vers l’abbaye de Fontgombault, joliment postée sur les bords de la Creuse, entourée de verdure. Une communauté de bénédictins (autrefois des trappistes) vivent là, travaillant la terre. Ils se prêtent aux règles très strictes de leur communauté.

J’eus la chance de venir peu avant les vêpres qui démarraient une heure plus tôt que prévu (à 17 h au lieu de 18h). Dans l’église non encore éclairée, j’ai vu passer l’ombre d’hommes, enveloppés dans leur longue cape noire à capuche pointue, aux larges manches dans lesquelles ils cachaient leurs mains pour parfois les extraire et prendre un objet en faisant avec leurs manches volumineuses des mouvements amples.

Quatre cordes pendaient dans le chœur. Les quatre moines ont tiré sur la corde pour faire sonner les cloches dans un rythme très étudié. Le poids de la cloche les tirait parfois vers le haut et les soulevaient légèrement du sol. Je vivais des instants d’un autre temps.

Les vêpres ont commencé. Une quarantaine de moines a investi le chœur. De façon très tonique, ils ont fait résonner leurs chants grégoriens. La cérémonie n’était guère lassante : les moines bougeaient sans cesse. Selon un ordre précis, ils se prosternaient, puis changeaient de place. J’avais dans mon rang un moine qui tenait deux gros missels qu’il alternait. Il était très mince (on était en temps de carême) et il avait un visage d’intellectuel.

Les baies de prunellier, dites “Schlehbeere” en alsacien, donnent une confiture et une liqueur prisées © Image par Bruno /Germany de Pixabay

Il se levait comme ses confrères à 4h30 pour la première messe. Il travaillait dur toute la journée et il priait comme ses confrères, là, dans cette église froide, pendant cette heure, et pendant les heures qui avaient précédé et celles qui suivraient encore. Sans voir sa famille. Une vie à prier pour le bien de l’humanité, dans une grande ascèse.

Je fus touchée de voir ces jeunes qui avaient “pris la robe”. Je trouvais admirable que, en cette ère si superficielle, où tout va si vite, des jeunes choisissaient cette vie d’abnégation.

Dehors, les prunelliers créaient une atmosphère vaporeuse, comme si une chevelure très blanche frisottait allègrement. Je les imaginais en couronnes de mariées, en bracelets à placer autour du front, du cou ou de la taille.

On en oublierait que ces haies d’apparence douce sont piquantes.

Leur autre nom “épine noire” est là pour le rappeler à ma mémoire exaltée.

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Simone Morgenthaler © 2015

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