chrysanthèmes Image par Myriams-Fotos de Pixabay

Je me souviens de Toussaint, Àllerheìlige.

chrysanthèmes Image par Myriams-Fotos de Pixabay
Chrysanthèmes Image par Myriams-Fotos de Pixabay

Vais-je  sursauter aux nombreux coups de sonnettes à la veille de la Toussaint,  pour voir dans la pénombre des enfants déguisés, euphoriques, réclamant des sucreries ?

Pas en ce 31 octobre 2020, pour raison de confinement.

Halloween, fêté ce jour, m’est totalement étrangère. Et qui me le restera.

La Toussaint est une fête catholique et non une fête chrétienne.  Il faut noter que les Orthodoxes fêtent aussi la Toussaint mais à une autre date (le dimanche qui suit la Pentecôte). C’est une fête importante des catholiques. Le catholicisme est la religion majoritaire en France.

Je me souviens de la Toussaint de mon enfance. Elle était une fête essentielle qui ponctuait l’année.

Au village chacun cultivait ses chrysanthèmes -des vivaces- qu’il fallait  bichonner pour qu’ils soient en floraison pour le 1er novembre. Chacun savait les bouturer.

Chrysanthèmes vivaces de ma voisine et amie Arlette © S.Morgenthaler

Chacun semait aussi ses pensées.

L’effusion s’emparait du cimetière quelques jours avant le 1er novembre.

C’est qu’il fallait ôter sauges, ageratum, oeillets d’Inde et bégonias. Il fallait amender la terre avant de planter chrysanthèmes et pensées.

Vieux et jeunes s’activaient, s’échangeaient des bons plans, s’offraient des branches de sapins à piquer entre les fleurs.

Les tombes qui avaient accueilli des morts récents étaient difficiles à travailler. Et je plaignais la personne penchée sur le monticule bombé, pétrie de chagrin, qui se démenait avec cette terre de profondeur, argileuse, collante, si difficile à maîtriser pour être arasée et prendre une allure fleurie.

Au cours de la nuit du 31 octobre au 1er novembre, où, dit-on, les frontières  entre ce monde et l’au-delà, entre le monde des vivants et celui des morts, sont très minces, les ténèbres et la lumière se côtoient.

Aussi, le soir venu, les betteraves fourragères évidées, (üsghelischti  ou üsgschnapfelti Dìrlìpse)  auxquelles on donnait la forme effrayante de crânes de mort, et dans lesquelles on introduisait des bougies, étaient posées sur les rebords de fenêtre ou sur les murs des cimetières. Elles nous donnaient des frissons avec leurs visages grimaçants. Elles insufflaient  à la nuit une atmosphère si mystérieuse, emplie de mystique, comme si soudain nous étions entrés dans une saison où circulent des ondes profondes et intenses.

Cette tradition des betteraves creusées existe en Alsace depuis longtemps. J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’une fête celtique. En effet les Celtes fêtaient le Nouvel An « Samin »  (ou “Samhain”) qui marquait la fin de l’été et le début de l’hiver,  avec ce rite des betteraves creusées en crânes,  éclairées  d’une bougie et posées sur les rebords des fenêtres et des cimetières.

Sébastien Günther,  actif dans les domaines du patrimoine, de l’histoire, et qui fait de la reconstitution archéologique d’époque mérovingienne,  a apporté des précisions intéressantes sur ma Page Facebook  démontrant que ces Rübengeister  (esprits installés dans les navets) ne relevaient pas d’un rituel celtique mais germanique (voyez ses précisions  sous ce lien) .

La lumière de novembre est faible. Ces impressionnantes lanternes,  qu’on allumait le soir et qui luisaient sur les rebords de fenêtres, devaient guider les morts .

“Mir müen àn d’àrme Seele denke”. Il ne faut pas oublier les âmes défuntes, nous disaient les aînés.

Novembre et ses brumes se prêtent bien à l’intériorisation, à la pensée convergeant  vers ceux que l’ont a aimés et qui ne sont plus de ce monde.

Je me souviens de fêtes de Toussaint où le prêtre célébrait trois offices : celui de 7 heures, celui de 10 h et enfin la grande célébration de 15 h ou, pour avoir une place assise, il fallait partir avec de l’avance. Ceux qui arrivaient lorsque la cloche avait fini de sonner s’amassaient à l’arrière, parfois devant le parvis pour attraper quelques miettes de la célébration.

Je me souviens des costumes, des manteaux d’hiver chics que portaient les villageois. Lorsqu’il fallait un nouveau manteau d’hiver, l’achat était fait pour s’en vêtir à la Toussaint. Les plus beaux atours étaient étrennés pour célébrer leurs aimés disparus. Je me souviens de la circulation intense et silencieuse qui s’en suivait, d’une tombe à l’autre. Je me souviens des mots murmurés.

Dans les villages, où désormais un prêtre a plusieurs paroisses en charge, la Toussaint n’est célébrée que par rotation, tous les 3 ou 4 ans dans une paroisse. Cette année, les célébrations n’auront pas lieu, en raison du confinement. Mais il sera possible de se recueillir dans les églises.

« Le 21ème siècle sera religieux, ou ne sera pas ». Cette réflexion d’André Malraux serait-elle une prophétie ? En ce cas elle ne s’est pas encore réalisée.

L’actualité et les faits terroristes de l’islamisme nous signifient que les temps sont barbares. 

A défaut d’être religieux, le siècle pourrait être spirituel, avec des citoyens aimant le pays dans lequel ils vivent ou dans le pays qui les a accueillis,
en portant comme un étendard ce que chaque parent devrait transmettre : la bienveillance et le respect.

Bienveillante  fête de Toussaint à vous toutes et tous,
quelle que soit votre appartenance (ou non-appartenance) religieuse.

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Simone Morgenthaler © 2015

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