Je me souviens de Toussaint…

En cette veille de Toussaint, j’ai dû ce soir ouvrir la porte souvent,  pour voir dans la pénombre des enfants déguisés, euphoriques, réclamant des sucreries.

C’est Halloween.

Et cette fête m’est totalement étrangère. Et elle me le restera.

La Toussaint est une fête catholique  et non une fête chrétienne. Les protestants ne fêtent pas la Toussaint, ni les Juifs, ni les Musulmans.

Je me souviens des Toussaint de mon enfance. Elles étaient des fêtes essentielles qui ponctuaient l’année.

Au village chacun cultivait ses chrysanthèmes -des vivaces- qu’il faillait  soigner pour qu’ils soient en floraison pour le 1er novembre. Chacun savait les bouturer.

Chrysanthèmes vivaces de ma voisine et amie Arlette © S.Morgenthaler

Chacun semait aussi ses pensées.

L’effusion s’emparait du cimetière quelques jours avant le 1er novembre. C’est qu’il fallait ôter sauges, ageratum, oeillets d’Inde et bégonias. Il fallait amender la terre avant de planter chrysanthèmes et pensées.

Vieux et jeunes s’activaient, s’échangeaient des bons plans, s’offraient des branches de sapins à piquer entre les fleurs.

Les tombes qui avaient accueilli des morts récents étaient difficiles à travailler. Et je plaignais la personne penchée sur le monticule bombé, pétrie de chagrin, qui se démenait avec cette terre de profondeur, argileuse, collante, si difficile à maitriser pour être arasée et prendre une allure fleurie.

Le soir venu, les betteraves fourragères évidées, dans lesquelles étaient posées des bougies, posées sur les rebords de fenêtre, nous donnaient des frissons avec leurs visages grimaçants. Elles insufflaient  à la nuit une atmosphère si mystérieuse, emplie de mystique, comme si soudain nous étions entrés dans une saison où circulent des ondes profondes et intenses.

La lumière de novembre est faible. Ces étranges lanternes,  qu’on allumait le soir et qui luisaient sur les rebords de fenêtres,  devaient guider les morts .

“Mir müen an d’àrme Seele denke”. Ne pas oublier les âmes, nous disaient les aînés.

Novembre et ses brumes se prêtent bien à l’intériorisation, à la connexion avec ceux que l’ont a aimés et qui ne sont plus de ce monde.

Je me souviens de la Toussaint où le prêtre célébrait trois offices : celui de 7 heures, celui de 10 h et enfin la grande célébration de 15 h ou, pour avoir une place assise, il fallait partir avec de l’avance. Ceux qui arrivaient lorsque la cloche avait fini de sonner s’amassaient à l’arrière, parfois devant le parvis, et montaient sur la pointe des pieds pour attraper quelques miettes de la célébration.

Je me souviens des costumes, des manteaux d’hiver chics que portaient les villageois, les plus beaux atours étaient étrennés pour célébrer leurs aimés disparus. Je me souviens de la circulation intense et silencieuse qui s’en suivait d’une tombe à l’autre. Je me souviens des mots murmurés.

Driiiing. Des enfants sonnent encore à ma porte ce soir, pour récolter des friandises pour Halloween.

Je me dis que si seulement 1 sur 10 de ces enfants éprouvait l’envie d’aller à l’église pour Toussaint, cela ferait un  public nettement moins clairsemé.

Dans les villages, où désormais un prêtre a plusieurs paroisses en charge, la Toussaint n’est célébrée que par rotation, tous les 3 ou 4 ans dans une paroisse.

Et si ce jour-là les bancs sont un peu moins vides qu’à l’ordinaire  avec ces paroisses qui “fusionnent”, on ne se bouscule plus pour avoir une place assise.

Times are changing, chante Dylan.
Les temps changent.

Pas forcément pour un mieux. A qui la faute  ? A l’avancée naturelles des “choses” ?

A l’Eglise catholique embourbée dans ses “affaires” depuis que la parole se libère ?

« Le 21ème siècle sera religieux, ou ne sera pas ». Cette réflexion d’André Malraux serait-elle une prophétie ? En ce cas elle ne s’est pas encore réalisée.

A défaut d’être religieux, le siècle pourrait être spirituel.

Avec la bienveillance et le respect qui seraient de meilleures douceurs pour notre for intérieur que les friandises de pacotille.

Bienveillante Toussaint à vous tous,
quelle que soit votre appartenance (ou non-appartenance) religieuse.

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Simone Morgenthaler © 2015

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