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L’origine du rite des betteraves creusées en crâne et éclairées d’une bougie

Bien avant que Halloween, fête folklorique et païenne fortement célébrée en Angleterre, en Amérique, au Canada, en Australie,  ne fasse déferler en France la passion des citrouilles creusées en forme de visages, l’Alsace avait une tradition séculaire de betteraves fourragères creusées en forme de crâne pour simuler des têtes de mort (Tòtekepf). Elles étaient éclairées par une bougie en leur centre et posées sur les rebords de fenêtre. Cela donnait dans la nuit une atmosphère étrange, impressionnante au regard des enfants. Cette tradition des betteraves creusées (üskelischti Dìrlìpse) a pratiquement disparu. La betterave a été détrônée par la citrouille. 

En faisant paraître l’an dernier à la veille de la Toussaint un texte sur les traditions d’autrefois liées à cette période où l’on célèbre les morts, j’évoquais notamment les betteraves fourragères creusées en forme de crâne (Tòtekepf), éclairées par une bougie en leur centre et posées sur les rebords de fenêtre.

Je pensais alors qu’il s’agissait d’un rite celtique. En effet les Celtes fêtaient le Nouvel An « Samin »  (ou “Samhain”) qui marquait la fin de l’été et le début de l’hiver,  avec ce rite des betteraves creusées en crânes,  éclairées  d’une bougie et posées sur les rebords des fenêtres et des cimetières.

Sébastien Günther,  actif dans les domaines du patrimoine, de l’Histoire, et qui fait de la reconstitution archéologique d’époque mérovingienne,  m’a apporté des précisions intéressantes,  montrant que ces Rübengeister  (c’est-à-dire esprits installés dans les navets) ne relevaient pas d’un rituel celtique mais germanique !

Type de betteraves fourragères creusées en forme de tête de morts (“Tòtekoepf”) autour de la Toussaint © Image par Frauke Feind de Pixabay

Les “Rübengeister” sont connus partout en Allemagne, Autriche, Suisse, Danemark, Belgique, Flandres françaises, autrefois en Alsace et Moselle, ainsi que sur les îles britanniques, écrit-il. Donc sur certaines territoires qui n’ont jamais connu de présence celte. Mais cette coutume est inconnue sur les territoires celtes de Gaule. Au vu de la répartition géographique, il s’agit plus probablement d’une coutume germanique, importée sur les îles britanniques par les Saxons, Angles, Jutes, Frisons, Danois, et d’une partie de l’Irlande vers les États-Unis, où les betteraves ont été adaptées en citrouilles. Le lien avec le Samhain celte serait donc fortuit… 

Je lui ai rétorqué que les Celtes furent pourtant présents en Alsace. Leurs rites n’auraient-ils pas pu se mêler aux rites germaniques ?

Ils étaient présents en Alsace, aussi dans le Bade-Württemberg, en Suisse, en Bavière, en gros dans le sud du Limes, ajouta Sébastien Günther. Quoiqu’il faille relativiser là aussi. La notion de Gaule est une notion romaine. La Gaule ne recoupe pas géographiquement la réalité celte. Les îles britanniques en sont exclus. La Gaule Aquitaine était peuplée de Basques jusqu’à la Garonne. La Gaule Belgique était au moins en partie peuplée de Germains. Les Alamans, en allant vers le sud, semblent avoir perpétué leurs traditions, type de construction, organisation sociale, religion, en se mêlant peu aux populations celto-romaines résiduelles, qui se sont concentrées dans les villes. Ce fut une juxtaposition, plutôt qu’un mélange.
Et ce sont plutôt les Germains qui ont fini par assimiler ceux qui étaient restés.
Concernant la tradition des betteraves, elle est présente bien plus au nord que les zones de peuplement celtes, et absente de Gaule celtique. L’aire de répartition correspond assez bien à l’aire linguistique et culturelle germanique.
Alors oui, pourquoi pas, les Germains auraient pu trouver cette tradition tellement sympa qu’ils l’auraient adoptée, mais alors pourquoi les Celto-Romains l’auraient ils abandonnée sur tous les territoires non germanisés ?

Sur cette carte, les cercles rouges indiquent les zones où les betteraves taillées existent ou ont existé. On se rend bien compte qu’il semble y avoir un lien avec les régions germanophones, et de son absence de l’ancienne Gaule © Carte-photo de Sébastien Günther

Depuis le 19e siècle, précise Sébastien Günther, il y a une tendance à voir du “celte” derrière chaque pierre dressée, chaque cupule, chaque tradition un peu solaire ou mystérieuse, ajoute Sébastien Günther. N’oublions pas que, lorsque les Alamans sont devenus très majoritaires, vers 406, les Celtes étaient déjà sous influence romaine depuis 4 siècles et demi, que la caste druidique n’existait plus. On était déjà dans un syncrétisme assez avancé, avec mélange de divinités locales, romaines, voire Moyen-Orientales. Et un christianisme déjà implanté.

Les nouveaux arrivants Germains ont, semble-t-il, vécu entre eux, fondant des fermes (devenues nos villages), évitant les villes et les villas romaines abandonnées, qu’ils n’ont pas occupées. Religieusement, ils ont continué à vénérer Wotan, Donnar, Frigg, jusqu’à leur christianisation, plus tardive que celle des Francs (vers 700, donc trois siècles après leur arrivée massive). Ils se sont surtout inspirés d’objets, qu’ils ont copiés. Ceintures, ustensiles, textiles.

Merci, Sébastien, pour cette passionnante transmission de connaissances.

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Simone Morgenthaler © 2015

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