Lulu, l’article de Michel Loetscher

L’écrivain-journaliste, Michel Loetscher, a fait paraître un article sur mon livre Lulu, Wihnàchte ìm Elsàss, Noël en Alsace (ID l’Edition), illustré par ma fille, Lucille Uhlrich.

Son texte m’a touché par son analyse précise qui fait une synthèse des flux de transmission, invisibles, à la fois ténus et forts, qui sont le fondement de nos vies.

Michel Loetscher exprime ce qui ne se voit pas et je le remercie pour l’acuité et la finesse de sa sensibilité. Ma fille a dit, après avoir lu l’article : Les articles que je lis de Michel Loetscher sont toujours des bijoux littéraires, au service de l’amour. C’est vraiment formidable.

Merci, Michel, et merci aux AFFICHES D’ALSACE ET DE LORRAINE

TITRE AFFICHES ALSACE LORRAINE MONITEUR DÉCEMBRE 2020

La vie des livres

L’oiseau de sagesse

Simone Morgenthaler signe avec sa fille Lucille, sculptrice et illustratrice, son vrai premier album pour enfants qui fait saisir la joie de Noël sous un jour nouveau…

Lulu couverture

Après avoir interrogé au fil de ses sculptures et de ses expositions « le rapport de force entre le langage et les formes », Lucille Ulrich entre avec sa mère Simone dans d’autres réponses sensibles sur le versant d’un livre à deux voix qui réinvente en deux langues « l’esprit de Noël » à travers un bestiaire aussi enchanté qu’inattendu. Pas de crèche de Noël, donc, mais rien que  du « jamais vu » dans le genre – du  vécu pour Simone qui a bien connu dans son enfance Micky, « le seul écureuil apprivoisé d’Alsace » ou même un chien mauve…

En 2014, Lucille Ulrich avait exposé au CEEAC un sac-sculpture empli de livres – un objet « qui n’est plus que pesanteur ». Tellement plein d’histoires retenues qui ne pourront prendre leur envol dans le vaste champ des consciences en « connexion » – mais de moins en moins en communion… Justement, voilà qu’elle en libère une avec la complicité de « l’auteure de ses jours ». Une histoire de hibou – et de sagesse, donc – qui rajeunit en mode intergénérationnel l’immémorial besoin de dire le monde et de le représenter.

Le hibou, c’est Lulu qui a pris ses aises dans le grenier d’une maison alsacienne. Mais voilà : alors que Maïdi et son grand-père se retrouvent enfin après 184 jours de séparation pour préparer Noël, leur bel oiseau de Minerve a disparu. Que serait « la plus belle nuit de l’année » sans Lulu ? Alors, avec le chien Crocus, ils partent à sa recherche dans les paysages de neige et de saisissement d’une Alsace de… livre d’images, histoire de fêter envers et contre tout un « vrai joyeux Noël ».

Si la beauté de l’Alsace exulte au printemps, elle n’est pas sans danger une fois l’hiver venu. Justement, le Petit-Bois-aux-Lièvres est marécageux en cette saison. Tiens, le lieu n’est pas sans rappeler Haegen, près de Saverne, le village d’enfance de Simone. C’est bien là, après la traversée de cette étendue marécageuse et gelée, qu’ils retrouvent leur oiseau de sagesse en cette nuit magique : « Le vrombissement lointain et étouffé de l’avion postal indique qu’il est onze heures du soir. A minuit, le calendrier et la vie glisseront au vingt-quatre décembre. »

Après l’épreuve du noir et du froid, des bûches sont rajoutées dans le poêle en faïence dont le feu dialogue avec la lampe. Lulu retrouve son grenier sans murs ni huis clos. Cette nuit-là, Maïdi a senti s’envoler sa peur de l’obscurité – comme se libère tout le bien d’une vie. La voilà prête à risquer l’inconnu d’autres routes ou d’autres sentiers perdus. Vaincre ses peurs peut prendre longtemps. Ou alors, cela peut être donné par la pleine grâce d’une nuit… Après, il suffit de pousser les portes de l’aube ou de l’ordinaire – sur la chambre ardente d’une autre vie, d’un autre monde possible…

Si elle a longtemps envisagé son travail comme une « tentative de dessillement du regard »  et si son questionnement est « de l’ordre du visible plus que du dicible », Lucille Ulrich restitue la part d’invisible d’une histoire par des images habitées, toutes en douceur dans la détermination du trait. Elle n’avait pas connu son grand-père ébéniste. Mais ses mains, coupées ou nouées, sculptées dans le bois et offertes lors de ses précédentes expositions n’étaient-elles pas déjà comme habitées par une immanence ? Voire porteuses d’une imminence ? N’annonçaient-elles pas déjà l’émergence d’une histoire familiale à fleur d’écorce et de peau,  remise en images et en langage dans l’accueil de tout ce qui débordait d’elle ?

C’est dans l’humus de ce village-berceau familial que l’artiste a replanté ses racines pour faire foyer, maisonnée et atelier – ou pour interroger l’intelligence des cimes… C’est le lieu même où d’autres histoires sont appelées à se libérer peut-être, dans cette filiation à des générations de créateurs ou maîtres d’éveil qui cultivent l’humble « vertu d’humanité », à l’instar de ce grand-père qui travaillait le bois et d’une mère dont l’oeuvre se dilate dans la célébration des saveurs et des saisons de la vie. C’est son balcon sur l’univers, dans ce ressourcement où oeuvre humaine et nature ne font qu’un dans le battement perpétuel du coeur des possibles qui transforme un élan en durée inspirée.

Michel Loetscher

Simone Morgenthaler & Lucille Ulrich, Lulu – Wihnàchte im Elsàss/Noël en Alsace, ID l’Edition, 48 p., 15 €

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Simone Morgenthaler © 2015

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