Il y a un an Gaston Jung s’en est allé

J’aimais croiser dans la rue des Juifs à Strasbourg, ìn de Jùdegàss, sa silhouette d’oiseau penché,  échanger avec lui quelques mots au sortir de la radio, savourer son humour et son exigence.

En pensant à lui, les mots qui d’emblée me viennent sont : Gaston le bienveillant qui était la poésie incarnée.

Mais Gaston Jung, mort le 18 octobre 2018,  était bien plus.

Ecrivain, traducteur, metteur en scène, scénographe, pédagogue et éditeur, il cultivait son esthétique très personnelle, sans complaisance. Son regard sur la scène et la littérature, son engagement, sa passion, son exigence, faisaient de lui un personnage hors champ, attachant, indissociable de la vie et de la culture régionales.

Je m’étais rendue dans son appartement où il vivait à Strasbourg, un ancien atelier de luthier, avec la flèche de la cathédrale en ligne de mire et le soleil à toute heure, pour préparer l’émission Sür un Siess dont il était l’invité.

Certaines me considèrent comme un intellectuel, m’a t’il dit. Moi non… Je me vois comme un un humaniste, un créateur. J’ai toujours envie de créer. J’ai toujours des choses à dire.

Il a fondé en 1964 le Théâtre des Drapiers, ce théâtre d’avant-garde qui a fait découvrir (en les traduisant) les pièces de Georg Büchner, Peter Handke, Bertold Brecht et Rainer Werner Fassbinder : 40 créations en 25 ans.

Les Drapiers, c’était un pont entre l’Allemagne et la France. Ce fut une période très créatrice dans un lieu très stimulant. Nous avions 5 ans d’avance sur les autres. Jean Vilar, que j’ai rencontré en 1969 pour le projet Handke, nous a ouvert le “cloître des célestins” en Avignon en 1973 pour la pièce “Autocritique” de Peter Handke. Mais, entretemps, en 1973, Jean Vilar était décédé. Nous faisions trois spectacles tous les deux ans : Arrabal, Beckett, Ionesco, Büchner, Brecht mais aussi Erckmann-Chatrian”, a t’il ajouté.

“Offe gsaat”, des poèmes parus en 1999 © Editions Jérôme Do Bentzinger

À l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre National de Strasbourg il enseignait le jeu, la scénographie et la mise en scène. Je trouve un équilibre entre l’enseignement et la création. L’un repose de l’autre, précisait-il. Il a aussi enseigné en Suisse, au Québec, et  au Portugal. C’était un grand voyageur qui aimait  les paysages de collines, paysages de douceur, comme la Toscane ou les Vosges qu’ils comparaient à  “ trois ou quatre femmes couchées”.

Gaston Jung était aussi un gourmand de la vie qui parlait avec tendresse de son père Michel (qui avait le même visage émacié que le sien), un père « sévère et juste », qui eut aimé  voir Gaston prendre sa voie de la cuisine : il fut durant trente ans chef à la “La Marne”, brasserie mythique de Strasbourg disparue dans les années 60, qui se trouvait place Kléber à l’emplacement de l’actuel Monoprix.

Gaston Jung avait choisi comme recette favorite celle des Biechsesäck,  des ravioles qui proviennent d’Engwiller situé près de Pfaffenhoffen qui était le village de ses parents. Gaston me disait que le mot  Biechsesäck provenait sans doute du mot allemand Büchsensack (gibecière, sac à fusil) dont “ces raviolis du nord” imitent la forme. La recette provenait de sa cousine, Ruth Urban d’Engwiller qui l’a transmise à Adrienne, la sœur de Gaston qui me l’a transmise à son tour. Mais, ajoutait-il, le plat qui parle à mon cœur est une symbolique nourriture rudimentaire, “le Kachelmeesel”, la bouillie de farine délicatement brûlée, dite en allemand “Sauerbronner Müschen” aussi difficile à réussir que les œufs au plat. Cela, c’est vraiment pour moi l’enfance et j’en raffole encore aujourd’hui.

Gaston Jung est l’auteur de textes et poèmes, écrits dans une langue alsacienne maîtrisée et forte, réunis dans le recueil “ Offe gsaat”, (Do Bentzinger Editeur) ou “Trop”, des poèmes en français écrits d’une plume sensuelle et délicate parus au Drapier Editeur, sa maison d’édition qui a fait paraitre ses textes vifs comme “Wie weit ist’s noch bis Prag” et “Anfiirholz”, ou encore “la stratégie du lierre” d’Adrien Finck.

Voici un poème extrait du recueil Offe gsaat paru aux Editions Jérôme Do Bentzinger en 1999.

Lääwe iesch e kunschd

 

Lueje

Wie d’knie so rund

D’elleböje so gsund

S’linnduech so wiss

S’plumon so waich

 

Un düüü so wuschberlich

Yun düüü so knuschperlich

Büschbere

So finn iens ohr

So neddi werder

So ferechi werder

Hop heeremol !

 

Saas nochemool düüü

Un ich heer der züü !?

Schtraichle

Geh mer jooo nied ze widd

Langsam mied de litt !

Odder hesch angschd

«’S iesch nimmi viel Zitt ?

 

Hesch mindeschends hitt !

Drum mach dir ken sorje

Dichde

Iesch besser dass bichte

Wie moole un pfiffe

Sienge un schliffe

Un hiiser böje

 

Dichde iesch arwait fur morje

Ewichi lääweskunschd

Gaston JUNG 1999

 

 

Après l’émission Sür un Siess dont il fut l’invité, Gaston Jung m’envoya le 16 avril 2000 ces phrases encourageantes écritres sur sa machine à écrire mécanique:

Liewi Simone,

jetz iesch unser SÜÜR UN SIESS a schunn wiedder erum. ‘s gehrt alles so schnäll !

Dinni arweit iesch e glaines wunder: präziis un fädderlicht, bewusst, iem andere gejeniewer offe, sensibel (un miedeme ideale kichechef).
Donc, merci, bravo et à bientôt,

Gaston

Mes pensées consolantes vont aux quatre enfants de Gaston Jung, à ses petits-enfants, à sa femme Pia et à tous ceux qui portent Gaston Jung dans leur coeur et pactisent avec son absence.

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Simone Morgenthaler © 2015

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