Cueillette de cerises

J’aime mes vieux cerisiers qui se trouvent le long de la route vers Gottenhouse. Ce sont des « hautes tiges », hòchstammigi Kìrschbaim, comme on dit en alsacien, plantés par mes grands-parents. Pour y entrer il faut de hautes échelles. Ils sont plus que centenaires et finissent par s’éteindre, l’un après l’autre.

Je repense au temps de l’enfance où, sur une dizaine de jours chaque année, avec les longues échelles encordées sur une carriole, avec des paniers, des corbeilles et des gaules, nous passions des journées entières à cueillir des cerises.

Je repense aux échelles, si lourdes à placer dans l’arbre, aux oiseaux voraces qui entament les fruits juteux d’un coup de bec, à l’alouette qui monte au zénith en exprimant sa joie par des trilles. Nous emportions une miche de pain du boulanger Félix, ainsi qu’une saucisse de viande entière, rose et ronde, avec la ficelle nouée à chaque extrémité.

J’aimais goûter, depuis le sol, les cerises de chaque arbre, en attrapant d’un bond les ramures basses et saisir guignes, bigarreaux, cœurs de pigeon et griottes aigrelettes. Pour les attraper il faut se propulser sous l’arbre, saisir la branche. Parfois elle file entre la paume pour balayer l’air en un balancement goguenard et faire voler une feuille arrachée.

Je repense au ruisselet qui coule non loin des cerisiers. Comme autrefois, iI reste bordé de reines-des-prés couleur nacre, et de salicaires qui dressent leurs hampes violettes.

Je repense à la bouteille de limonade avec sa fermeture à ergot que nous remplissions de café légèrement sucré, fortement dilué d’eau, boisson appelée Kaffeewasser. Nous posions la bouteille dans l’eau fraîche du ruisselet et elle nous désaltérait : la canicule était forte et il fallait hydrater nos corps asséchés.

Je me souviens de la musicalité si apaisante de la brise dans les frondaisons des peupliers. Le plus petit brin de souffle les fait bruire avec un entrain juvénile qui se diffuse vers les cieux tant ils sont hauts.

Le soir, nos corps fourbus prenaient le chemin du retour, avec nos mains collantes et nos bouches bleutées. Nous apportions nos corbeilles remplies à Marguerite Kleinklaus qui pesait notre récolte. Les cerises étaient versées dans d’énormes tonneaux. Elles étaient ensuite distillées pour donner du kirsch.

Je me souviens de mon père, de ma mère, avec une justesse si précise qu’il me semble qu’ils sont là, à portée de doigts. C’est cela, l’effet magique des cerisiers : ils me propulsent dans l’enfance et ils me restituent les aimés disparus avec une netteté bouleversante.

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Simone Morgenthaler © 2015

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