Retour à Bellagio, extrait pour Camille Claus

J’ai entendu que la neige bientôt viendrait. Alors j’ai repensé à ce texte de mon livre Retour à Bellagio, paru à La Nuée Bleue.

Fragment d’une lettre que m’envoya Camille Claus © S.Morgenthaler

Il évoque mon amitié pour le peintre Camille Claus et ma tristesse lorsqu’il décida de s’en aller..

Extrait

Le froid est arrivé si vite accompagné de neige en ce mois de novembre. Je vois que, sous la rangée de thuyas, les orties résistent encore au gel. Avec leur verdeur, elles se détachent d’entre le blanc de la neige qui s’étale alentour. Ces orties sont protégées par les thuyas. De la masse neigeuse, je vois aussi s’extraire du bouillon blanc et du laiteron maraîcher.

Les plantes éprouvent-elles des sensations ?  Sans doute. On dit qu’elles aiment la musique, qu’elles réagissent, qu’elles souffrent lorsqu’on les brûle. Je me demande à quoi pensent ces plantes ainsi recroquevillées sous la neige.

Cette neige fut  annoncée mais je n’y pas croyais par réellement. Hier soir, en sortant de la salle de concert où j’avais vu un violoniste virtuose, Nikolaj Znaider, né au Danemark de parents polonais-israëliens, j’ai vu que les flocons tourbillonnaient.

Dans mon village, la forêt est recouverte de neige. Sa blancheur donne des envies de rêver à Noël. Vous ne verrez plus la neige cette année, Camille, et vous l’avez voulu ainsi. Peut-être sont-ce ces habitudes qui contribuent à l’usure du désir, qui épuisent l‘envie.

Je pense à ces rituels, ces habitudes, ce citron que je presse et dont je sais qu’il faudra ensuite nettoyer le presse-citron, sortir des incurvations toutes traces de pulpe, le rincer, le faire s’égoutter, le sécher, le ranger. Demain, si on en veut un autre, refaire les gestes identiques. Recommencer.

Est-ce la répétition des mouvements qui vous a donné envie d’arrêter la vie, la répétition des mouvements du quotidien, des mouvements à faire pour peindre ? Je m’interroge souvent sur votre mobile.

Je fus récemment arrêtée par Ute, votre désormais veuve. J’étais à vélo, elle était dans une voiture avec un de ses collègues, elle a klaxonné. Elle m’a dit : « Je savais que c’était vous sur ce vélo, par ce froid. Je vous ai reconnue de dos ». Elle essayait de sourire, elle y parvenait. Le sourire d’apparence ne dit pas l’oxydation qui peut avoir lieu au fond de nous, l’oxydation qui ronge l’âme.

Je me dis maintenant, en marchant dans la neige,  que vous aviez un regard  attentionné et juste sur tout ce que j’écrivais et ce que je faisais paraître. Il n’y a pas un de mes livres qui soient parus sans que vous m’écriviez une lettre contenant votre analyse. Vous doutiez-vous qu’un jour j’écrirai  sur vous ? Cette question m’effleure. Parfois je me dit qu’il était évident que vous le saviez et que, par votre geste si troublant de mettre fin à vos jours, vous n’avez fait qu’accélérer mon envie d’écrire. Parfois j’ai la certitude que vous saviez que j’allais écrire sur vous. Parfois je me dis que c’est impossible et prétentieux de ma part d’imaginer que vous aviez cette pensée-là.

Un geai a fendu l’air en poussant son cri railleur. Peut-être vous était-il tout à fait indifférent  de savoir si on écrirait ou non sur vous puisque vous n’éprouvez plus rien, vous n’êtes plus là. Et vous avez donné pendant vos années ici-bas assez de traces pour nourrir des regards et des âmes pour des décennies, pour des siècles peut-être. Vous aspiriez à l’éternité ? Non je crois que vous n’aviez pas cet orgueil. Vous étiez trop modeste pour vouloir parler d’éternité. Vous ne vouliez pas l’éternité. Mais déjà elle s’offre à vous.

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Simone Morgenthaler © 2015

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