René-Xavier Naegert, des éclats de soleil

René Xavier Naegert, prêtre catholique, dit « le pope », 55 ans de prêtrise, 48 années d’enseignement, mort le 20 février 2015, poursuivait avec exaltation sa quête, s’interrogeait sur les valeurs essentielles de l’Orient et de l’Occident.  Je suis un homme libre et heureux. C’est ma plus grande richesse. On ne peut pas éviter de se mettre dans des rails mais il reste toujours de belles prairies à côté où l’on peut gambader comme une gazelle, disait-il.

René-Xavier Naegert est né le 11 novembre 1925 à Colmar, à la maison, car c’était un jour férié, précisait-il. Sa maman Marthe, née Tempé, fille de vignerons de Sigolsheim, femme discrète, digne et d’une belle trempe (selon ses mots), a failli mourir lors de cette naissance. Son père, originaire de Kientzheim, homme sévère avec lequel il n’avait pas une grande complicité,  travaillait comme haut fonctionnaire à Colmar.

René-Xavier a choisi la prêtrise mais sans passer par les voies habituelles du séminaire. Sa maman –morte à 88 ans- a toujours désapprouvé son choix. Lui-même n’était pas sûr d’avoir fait le bon choix et ne savait pourquoi il  a choisi cette voie. « Sans doute par amour des gens. » Il pensait qu’il fallait libérer l’humanité, lui parler le langage vrai, celui du cœur. « Dieu m’a pris la tranquillité et m’a donné la paix », disait-il d’un air malicieux.

René-Xavier Naegert, dit « le Pope » photographié pour les ©DNA par Bernard Meyer à Hipsheim en mai 2006 pour ma chronique « Sür un Siess » parue dans les DNA

Après le baccalauréat, il fut incorporé de force, et se retrouva sur le front russe, où il a piloté des Panzer pendant la rude bataille de Koursk. Il a déserté lors d’une permission, a traversé l’Allemagne, de Potsdam à Cologne, en train puis à pied, jusqu’à Kintzheim, village dans lequel habitaient ses parents. Attrapé par deux Feldgendarmen, ceux-ci voulurent le conduire en prison. Le plus âgé insista  pour le laisser partir. Il s’est alors caché pendant des mois dans le clocher de l’église et, lorsque la guerre fut terminée, il a déclaré à sa mère qu’il voulait devenir prêtre.

Il a enseigné à la Sorbonne et au collège Saint-Etienne. Parmi ses élèves figuraient Adrien Zeller et Alain Howiller. Il a aussi enseigné t à l’École Normale à Strasbourg Neudorf (qui correspond à l’actuel IUFM). Il y est entré en 1957, pour y enseigner pendant 48 ans, des matières diverses : le français, le latin, le grec et pour donner des leçons d’éveil. Apporter un bienfait à l’autre : c’était du miel pour moi, ajoutait-il.

C’est en 1957 à cette École Normale (rue de Neuvic) qu’on lui donna le nom de « pope », qu’il a de suite accepté, même s’il désigne un religieux orthodoxe. Il aime ce terme sous lequel tout le monde l’appelle au point que beaucoup ignorent son nom.

A Hipsheim, on l’appellait parfois « Monsieur le Pope ». Les enfants du village auxquels il donnait des « leçons d’éveil » jusque dans les derniers mois de sa vie l’appellaient « Monsieur le pope vive la vie » !

Lorsqu’il était enseignant à l’École Normale, il était aussi aumônier du Neuhof. Il est de suite venu en aide à la communauté turque, alors analphabète, livrée à elle-même, ne sachant pas s’exprimer en français. Il parlait le turc, organisait souvent des voyages dans ce pays (il y était plus de quarante fois), était très disert sur le poète mystique perse Rûmi, sur les derviches tourneurs « dont une main, lorsqu’ils tournent, est ouverte vers le ciel, l’autre vers la terre », une gestuelle et une symbolique qu’il trouvait belles. L’Orient le passionnait.

Dans les années 60, alors qu’il était enseignant à l’École Normale, il a créé à côté de l’École Normale, l’association « Terre sans frontières », qui est présente, grâce à des correspondants  (religieux, coopérants) dans 16 pays du monde. « Elle ne bénéficie d’aucune subvention. Elle ne vit que de dons », insistait-il. Les premiers bénéficiaires de l’association  « Terre sans frontières » -prix d’honneur de la Fondation Alsace- furent les immigrés turcs du Neudorf. Depuis, l’association, très dynamique, ne cesse de poursuivre son but humanitaire, à Hipsheim aussi, où le pope fut nommé aumônier en 1993, à sa retraite d’enseignant de l’École Normale.  Il y transforma  l’ancien presbytère et la vieille grange dîmière en « Relais de l’espérance ». Il y a créé une chapelle, un oratoire et une bibliothèque.

L’association « les amis de la Dimière » a vite organisé la vie culturelle du village. Dès lors que j’ai créé une structure, une association qui fonctionne, je m’éclipse. Il faut disparaître pour que l’autre grandisse, disait Saint-Jean Baptiste, précisait-il. Mais il intervenait  pour des manifestations et des rencontres sous l’égide de « Terre sans Frontières ».

Il a aussi donné un souffle nouveau au pèlerinage de Saint-Ludan, fils du prince écossais Hildebold, pauvre mendiant qui avait fait des pèlerinages à Rome, Jérusalem et Saint-Jacques-de-Compostelle, avant de venir à Nordhouse où il mourut en février 1202. Saint Ludan nous demande d’être libres, de nous alléger de tout ce qui nous encombre, concluait-il.

rene xavier naegert "le pope" abbé photo Ami Hebdo
René-Xavier Naegert © Ami Hebdo

En 2002, il avait organisé de nombreuses festivités  pour le 800e anniversaire du saint en l’église Saint-Ludan de Hipsheim, dans laquelle il disait souvent des messes en alsacien. Celles-ci connaissaient généralement un grand succès.

Le pope y parlait, donnant l’impression d’improviser (alors qu’il  s’agissait en fait d’un long travail de préparation, comme ce fut le cas à Dettwiller, lors des obsèques du journaliste et directeur des programmes de France 3 Alsace Jean-Marie Boehm (dont il était l’ami). René-Xavier Naegert semblait improviser pendant plus d’une heure, passant avec grâce du français à l’alsacien, se servant parfois de textes d’André Weckmann, un poète qui le touchait.

Lui-même aimait écrire, des chroniques notamment, qui paraissaient dans l’Ami Hebdo. Il passait beaucoup de temps à lire des textes philosophiques de Rumi, Lévinas, Thomas Mann et des poésies de Charles Juliet. 

Et il aimait vivre dans ce couloir rhénan. Nous sommes toujours en exil de nous-même. Il faut la foi (« de Glauwe ») car l’homme ne sait rien. La foi l’aide. Il n’avait pas de certitudes.

Toute sa vie, il n’aura eu de cesse d’aider les autres, de leur transmettre un message spirituel. « Tout être est un univers, disait-il . Il était doté d’un merveilleux charisme mais restait d’une modestie déroutante. Je ne sais pas si je suis un bon prêtre, disait-il souvent. Il n’a jamais accepté d’entrer dans les rangs dictés par l’église catholique qu’il juge trop conservatrice, s’est toujours exprimé avec franchise, avec impertinence,  sans en être inquiété et fut souvent taxé d’anarchiste. 

Il fut toujours sur différents fronts, sans avoir l’impression de se disperser, précisant : Tout se tient, tout est lié par le même désir d’ouverture, de respect et de tolérance.  Comme Georges Bernanos il aimait le mystère des mains vides qui donnent ce qu’elles n’ont pas.

Lorsque je lui ai proposé d’être l’invité dela série télévisée Sür un Siess que je présentais avec Hubert Maetz sur France 3 Alsace, René-Xavier Naegert a d’abord refusé. Il n’aimait pas ainsi s’exposer. Finalement il accepta. Comme l’émission fut diffusée en mai 2006 à la veille de la Fête des Mères, il souhaita un gâteau si possible en forme de cœur, ce qu’il obtint aisément du chef du Rosenmeer. Le gâteau avait été créé par Pierre Zimmermann, de  Schnersheim, (maître boulanger, maître pâtissier confiseur glacier, vainqueur de la Coupe du Monde de la Boulangerie 1996 et qui vit à Chicago où il a réé la boulangerie-pâtisserie La Fournette). Le fond du coeur était en pâte sablée, surmonté d’une pâte de quatre-quarts avec des groseilles, de la crème pâtissière et avec des fraises. C’était le dessert de la fête des mères, réalisé par l’Union des Boulangers Artisans Créateurs, pour son action « Un coeur pour Maman, un coeur pour les enfants », au profit  de l’association Autisme-Alsace.

En fleurs, René-Xavier imaginait des fleurs de couleur rouge, des couleurs de feu car il aimait le feu. La fleuriste Cathy Ehrhart sut, comme l’accoutumée, mettre un feu ardent dans sa création.

L’émission fut diffusée le 27 mai 2006 à 17 heures, ce qui n’est pas une heure d’écoute facile (mais c’était le créneau que la direction à Paris voulait bien allouer à la région). La série, entièrement en alsacien, n’était pas sous-titrée . Elle fit un bon score d’audience. Lorsque j’ai dit à René-Xavier Naegert qu’il avait fait « près de 30 % de parts de marché », il m’a dit qu’il détestait les mots « parts de marché », pour lui des mots vides de sens. Et il avait raison : que peut bien valoir une « part de marché » dans l’ardeur d’une vie qui brûlait de don de soi et de bienveillance ?
Moins qu’un fétu de paille.
Wenier àss e Strohhalmele.

Vous pouvez retrouver un autre texte sur ce site sur René-Xavier Naegert sous ce lien.

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Simone Morgenthaler © 2015

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