Le bouquet protecteur de l’Assomption dit « Kritterwìsch »

Bouquets bénis lors de la messe de l’Assomption à Pettneu-am-Arlberg au Tyrol © Simone Morgenthaler

Connaissez-vous cette ancienne tradition catholique du bouquet d’herbes sauvages que l’on fait bénir à l’Assomption pour se prémunir contre les maladies et le mauvais sort ?

Cette tradition, autrefois très suivie en Alsace,  est encore fortement ancrée en certains villages d’Allemagne, comme à Gengenbach, où se déroule le jour de l’Assomption la Kräuterbüschelweihe (la bénédiction des bouquets d’herbes).

Les plantes utilisées sont toutes des plantes sauvages, des simples qui calment les maux.

Parmi elles : le millepertuis (Johanniskrüt), l’absinthe (Vermùt), le chénopode (Melde ou Gansefüess), l’achillée mille-feuille (Schofgarwe), le bouillon blanc (Wolleblüeme), la reine des prés (Màttekénigin), la valériane (Bàldriàn), la prêle (Kàtzewàddl) et bien d’autres.

Le chiffre des variétés de plantes utilisées va de 7 à 99. Ces chiffres ont toujours un lien avec la religion : 7 pour les jours de la création de l’univers, 9 (c’est-à-dire 3 fois la Trinité), 12 pour le nombre d’apôtres, 14 pour le nombre de sauveurs, 24 pour les 12 tribus d’Israel multipliées par 2, 72 pour les 12 disciples multipliés par 6.

Ce bouquet séché était ensuite accroché dans la maison. On en prélevait des portions pour réaliser des tisanes, ou on en mélangeait une poignée au foin des bêtes malades.

Le bouquet servait aussi lors d’orages difficiles pour éviter que la foudre ne tombe sur les granges.

Ce qui me touche dans le terme alsacien qui désigne ce bouquet, Kritterwisch, c’est l’utilisation du terme moyen-âgeux Wisch, tombé dans l’oubli dans la langue allemande et qui désigne un bouquet. C’est bien ce qui donne à ma langue maternelle, l’alsacienne,  des attraits si touchants : elle a su transporter par la seule forme verbale des termes venus du Moyen-Age.

En d’autres régions d’Alsace notamment le Sundgau existait le rituel du Glìckshampfele, ce bouquet porte- bonheur fait avec les derniers épis de la moisson et qui était béni lors de la messe de l’Assomption.

A la publication de ce texte sur ce site, Sonia Clauss a raconté ainsi ses impressions et souvenirs liés à ce bouquet : Lorsque j’étais petite fille, c’était avec joie qu’on partait dans les champs ou au bord des routes pour cueillir ces fleurs. Et le dimanche matin, de bonne heure, Papa ou Maman réalisait le bouquet avec des petites croix en bois disposées au milieu. J’avais droit à ma belle robe blanche et aux chaussures noires laquées. Après la messe, ce bouquet était accroché dans la chambre à coucher des parents. J’en garde de grands souvenirs.

Marianne Schneider a précisé ceci :
J’ai un cousin qui tous les ans prépare son « Kritterstrüss » près de Benfeld. Il cueille les fleurs dans les prés du Ried (entre autres, il tient à la branche de pimprenelle, pour sa belle couleur rouge).

C’est vrai que la pimprenelle (en alsacien Bimbernell ou Blüetkrut) est rouge. On l’appelle sanguisorbe. On l’utilise pour ses vertus hémostatiques en cas de coupures.

Monique Burckel a écrit qu’elle et les siens allaient dans les champs cueillir des fleurs et herbes, qu’ils rajoutaient des épis de blé, nouaient le tout avec un joli ruban. Le bouquet était béni pendant la messe de l’Assomption, puis était mis à sécher dans la maison. 

Agnès Hauser nomme ce bouquet Kritterschtrüss, ajoutant :  La grand-mère de mon mari cueillait un seul brin de tout de qu’elle trouvait lors de sa promenade : herbe, blé, fleurs etc et ça faisait de beaux bouquets qu’elle allait déposer au cimetière.

Gilbert Hardt informe qu’à Sarrelouis, en Sarre, les vêpres de l’Assomption sont célébrées comme autrefois. Au cours de cet office les plantes sont bénies et les bouquets sont remis à ceux qui le souhaitent. 

Dans mon livre LES SAISONS DE MON ENFANCE (La Nuée Bleue) figure ce texte dans lequel je narre mon souvenir lié à ce bouquet de plantes sauvages.

 

Kritterwisch

Bouquet d’Assomption

Lorsque le soleil d’août écrase les champs de blé, tu te trouves souvent dans la ferme de « Mamama », ta grand-mère maternelle. Tu vois les bœufs attendre patiemment, attelés à la charrette à ridelles. Elle est en bois et tu auras le droit de t’asseoir sur elle, entre les manches des fourches et des râteaux, sur les solides planches posées sur les longerons.

Tu traverses ainsi le village, te tenant aux ridelles et il te semble dominer le monde. Les roues en bois cerclées de fer crissent plaisamment. Tu regardes les essieux se mouvoir selon le sens impulsé par les bœufs. Arrivée dans le champ, tu descends de la charrette. Elle va être remplie de gerbes de blé saisies au bout de la fourche et tendues vers le haut où ta tante les amasse avec dextérité avant de tasser le chargement de ses pieds.

Le timon central, appelé de Wiesbààm, est ensuite mis en place, à l’aide de chaînes et d’une épaisse corde, pour maintenir la cargaison. Pour le retour, tu as le droit de t’installer sur la charrette chargée. Et même si les épis et les chaumes piquent tes jambes, tu aimes avancer ainsi, en voyant le monde d’en haut.

Mamama tient dans sa main quelques épis qu’elle mélangera à des épis d’orge, d’avoine, à de la menthe, à d’autres herbes aromatiques et médicinales. Ce bouquet d’herbes porte le nom de Kritterwisch. Elle le fera bénir à l’Assomption et le suspendra ensuite dans la chambre à coucher au-dessus du miroir. Elle le piquerait bien derrière le crucifix mais la place est prise depuis le dimanche des Rameaux par le buis béni.

En novembre, pour les semailles d’hiver, elle n’oubliera pas de prélever quelques épis de ce bouquet d’Assomption pour les mélanger au blé à semer. Ces épis protègeront la récolte à venir.

Tu aimerais que ta grand-mère t’affirme avec conviction que la récolte sera féconde. Mais elle ne veut exprimer cette certitude car, face à la nature, il faut garder grande humilité.

 

Bouquet de l’Assomption © Annick Moser
Bouquet d’Assomption dit Kritterwìsch © S.Morgenthaler
Bouquet d’herbes et de fleurs à tisane bénis à l’Assomption à Pettneu-am-Arlberg au Tyrol (Autriche) © S.Morgenthaler
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Simone Morgenthaler © 2015

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