De l’inconfort d’être Alsacien : l’enseignement de mon père

Lorsque je pense à toi, Papa, le silence m’envahit. C’est une onde calme qui se tapit en moi. Tu parlais peu. Lorsque tu disais une phrase, tu la disais faiblement, comme si tu craignais que quelqu’un l’entende. J’ai longtemps pensé que c’était dû à la timidité, alliée à un goût de la solitude. Je sentais que tu étais économe de mots, car la parole pouvait te mettre en danger. Comme je te comprends ! Ton frère ne fut-il pas tué en s’exprimant, car son accent alsacien le fit confondre avec un Allemand ?

Malgré tes silences, il me semble que nous avons rempli des firmaments de mots. J’ai mis du temps, plus de quarante ans, à comprendre que tu avais tout compris de la vie, de l’inconfort de l’Alsace, de la beauté de notre culture, de notre soumission impressionnée à la parole venant de Paris.

Tu étais tellement dans le vrai quand tu parlais de nos changements de nationalité, tu ne voulais pas parler des drames vécus, tu voulais me préserver comme tu voulais préserver ma sœur Denise, mon aînée de deux ans. Je suis née dans ces années 1950 pleines d’optimisme, où la reconstruction emplissait les cœurs d’une exubérance folle qui faisait oublier que la fin de la guerre n’était pas si lointaine.

Tu voulais être un juste pour cette Alsace qui était ta vie, ta terre. Tu étais fier d’être Français, mais tu insistais sur la beauté de la langue allemande et des bienfaits apportés par notre appartenance à l’espace politique et culturel germanique pendant neuf siècles. Il était alors mal vu de dire que Strasbourg avait de prestigieux bâtiments nés sous l’impulsion prussienne, que la cathédrale s’était bâtie sur 263 années durant lesquelles notre terre faisait partie du Saint Empire romain germanique. Tu disais toujours qu’il fallait savoir faire la part des choses. Tu n’aimais pas cette mise au pas parisienne qui interdisait que l’on dise que la présence allemande avait procuré du bien-être à notre région, que nous avions bénéficié du concordat, d’un système de sécurité sociale à part qui a d’ailleurs fait ses preuves.

Tu détestais qu’après-guerre l’on ait interdit de mettre les Alsaciens à des postes clés, tous pris par de bons francophones qui nous empêchèrent plus tard de parler notre langue maternelle, avec le vif espoir et la bonne intention de laver nos esprits de la tourmente instaurée par les changements de nationalités successifs. Tu disais que l’esprit jacobin qui régnait en France était un frein pour l’Alsace, mais que c’était mal vu de tenir de tels propos. Nous pouvions le penser, mais il ne fallait surtout pas l’exprimer car parler pouvait nous mettre en danger.

Quarante ans plus tard, rien n’a changé : il subsiste une incompréhension identique. L‘Alsace n’a pas gagné ses lettres de noblesse, même si elle a vu grandir sur ses terres quatre prix Nobel. Elle reste la laissée-pour-compte, celle dont on parle avec un sourire en coin : on y mange, on y boit, mais n’y est-on pas toujours encore boche ? De nombreux personnages politiques restent convaincus que les langues régionales sont un danger pour la Nation. Comment vivre cette incongruité au pays des droits de l’Homme sans désespérer ?

Quand ta révolte contenue devenait trop grande, tu disais que le couteau s’ouvrait dans ta poche rien qu’en y pensant, « ‘s Messer geht mir im Sack uff ». Et je trouvais la formule si forte comparée au calme et à la lenteur de ton être. Tu m’as insufflé un amour de cette terre, de ses gens. Jamais je ne m’en fatiguerai. Je réalise que, sans m’en rendre compte, je portais tes pensées sur tous les fronts, en radio, en télévision, en presse écrite et dans mes livres. Ceux qui voyaient en moi la lisse, la gentille, ignoraient la fournaise qui grondait. En silence. J’avais compris d’instinct cette nécessité, transmise par toi, qu’il fallait ingérer tous ces vents contraires, aimer cette terre, sans dire la révolte qui souffle en nous depuis des siècles. Si tu savais comme je me suis mise à aimer les gens d’ici. Si tu savais comme ils me le rendent, tu en serais touché.

Je me souviens du voile humide qui couvrait ton regard dès que l’émotion t’atteignait. D’y repenser instille des frissons à mes épaules.

Extrait de mon livre « Pour l’amour d’un père » (éditions du Belvédère)

Simone Morgenthaler © 2015

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