Lucien Jung, le peintre qui savait saisir l’âme

Lucien Jung, l’artiste-peintre de Schiltigheim, a réalisé en 1992 le portrait de Tomi Ungerer, criant de vérité et de justesse.

Tu as réussi à saisir mon âme, lui a dit Tomi, bouleversé, lorsque qu’il vit l’oeuvre achevée.

Tomi Ungerer, peint en 1992, par son ami Lucien Jung

De Lucien, Tomi a écrit ceci :  Lucien Jung  est,  à mes yeux,  l’un des plus grands talents que nous ayons en Alsace. Son réalisme tient d’une tradition classique qui, dans sa perfection, pénètre et reflète l’âme de ses sujets, au point que ses toiles sont les réincarnations de ses modèles. Son œuvre est presque inquiétante, dans sa présence d’esprit et de chair. Lucien Jung est en défiance des genres et des modes, sa profonde originalité me rassure, car c’est du vrai et du solide.

La commune de Schiltigheim consacre à cet artiste l’exposition Le portrait et le livre, peintures de Lucien Jung, visible jusqu’au 20 octobre 2019 à l’ancienne Ferme Linck, située  au 22, rue d’Adelshoffen. L’exposition organisée par la Ville est proposée par l’association « Les Amis de Lucien et Claire Jung », gérée par Sylvie Reff qui fut une amie de Claire et de Lucien Jung.

Sylvie Reff donnera une conférence le 12 septembre à 20 heures à l’Hôtel de Ville de Schiltigheim. Intitulée “Lucien Jung, un peintre hors du temps”, cette conférence se déroule dans le cadre des Rencontres du Patrimoine.

Qui fut ce peintre discret, au visage doux, à la belle chevelure blanche, qui toute sa vie vécut discrètement à Schiltigheim, avec Claire, son épouse, sa muse, son âme soeur ?

Claire et Lucien, toujours main dans la main © S. Morgenthaler

Virtuose dans l’art du portrait, il donnait aux visages une expression intense. Il saisissait les regards, faisait émaner de ses toiles de la lumière, de la transparence, de la profondeur ainsi que de la bonté, de l’amour et une grande humanité.

Avec sa palette intimiste, et animé par une démarche spirituelle, il tendait à faire affleurer l’âme de son sujet,

Il peignait sans avoir eu à l’apprendre. Il s’était simplement laissé porter avec grâce par cette aptitude naturelle. Sa peinture, à la fois réaliste et poétique, était souvent qualifiée de «naturalisme spirituel ».

Je suis un réaliste romantique, disait-il.

Claire et Lucien aimaient les petites tavernes en Forêt-Noire, ici au Hohberg à Durbach © S. Morgenthaler

L’artiste, qui se disait sauvage et qui aimait vivre retiré, s’était laissé convaincre  par ses amis d’exposer dans la salle Conrath à l’Hôtel de Ville, rue Brûlée,à Strasbourg  en avril 2006, pour son 70e anniversaire.

L’exposition était initiée par l’éditeur Armand Peter qui faisait paraître à cette occasion un livre, hommage au peintre,  intitulé « Le portrait et le livre » (éditions BF) qui contenait un grand nombre de reproductions, en couleurs et en noir et blanc.

Parmi ses amis proches figure aussi Sylvie Reff, auteur-compositeur interprète-écrivain. C’est elle qui me parla de cet artiste et me donna envie de le rencontrer dans le but de lui consacrer une émission dans la série télévisée Sür un siess que je co-produisais et présentais sur France 3 Alsace avec le chef du Rosenmeer, Hubert Maetz.

Je me suis rendue chez l’artiste à Schiltigheim, rue de Sarrebourg, une rue à sens unique, me prévint-il au téléphone, où il vécut toute sa vie avec  Claire, sa  “lumineuse moitié”.

Il était né le 8 octobre 1936 à Schiltigheim.

Enfant, il fut marqué par la guerre, par la voix terrifiante de Hitler à la radio, par les cris des sirènes, les courses vers les caves. Mir hànn àls in de  Lùftschùtzkeller müen renne, disait-il.

Il tendait vers un idéal, vers Dieu, et chercha une compensation qu’il trouva dans la peinture. Je me suis réfugié dans un univers que je me suis créé. Mes guides étaient la solitude et la pensée. Je n’ai que la religion de la pensée et je suis tendu vers la recherche de Dieu.

Lucien Jung me fait la surprise d’un beau cadeau : une aquarelle qu’il a peinte © S. Morgenthaler

Sa vocation artistique est venue l’habiter, “mystérieusement”  disait-il,  à l’époque de la guerre, au moment où son âme d’enfant avait été cruellement blessée par la méchanceté et la bêtise des hommes.

Albert Schweitzer fut son maître, son guide spirituel. Il parlait de façon passionnante de cet homme extraordinaire qui l’avait réconcilié avec l’espèce humaine.

Je me sentais agressé par le monde, expliquait-il. J’étais un « Sternegickler », j’avais la tête dans les étoiles, j’étais un sauvage, un solitaire, même si, au fond,  j’aime l’être humain. Schweitzer disait :  « Il faut traverser la vie avec une âme intacte. Kraft macht keinen Lärm. Sie ist da und wirkt.  La force est là, elle ne fait pas de bruit. Elle est là et agit. N’est-ce pas une phrase magnifique ?

Ses parents, des gens simples, ne peignaient pas. Il avait un oncle, Joseph Jung, qui peignait mais qui n’était pas à l’origine de sa vocation.

Il est entré à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg avec, comme professeurs, Camille Hirtz et Louis Wagner) et il y est resté jusqu’à l’âge de 21 ans.

C’est dans cette école qu’il  fit la connaissance de Tomi Ungerer, inscrit la même année et dans la même classe que lui.  Tomi quittera vite l’école pour aller à New York mais il restera proche de lui et acceptera avec joie de se prêter aux longues poses pour ce portrait réalisé en 1992.

La peinture à l’huile avait la préférence de Lucien Jung, mais il pratiquait aussi l’aquarelle et le dessin. Il peignait des portraits, des paysages, des animaux et des natures mortes.

C’était un artiste complet, dont les compositions sont parfaites et qui donne aux visages  une forte expression.

Je dirige toujours la pensée vers la lumière.  Je suis toujours penché sur le côté positif , m’a-t’il dit lors de notre première rencontre, ajoutant  : Une œuvre se fait spontanément. Cela peut aussi être un travail de longue haleine. N’importe comment il faut être “habité”.

Lucien Jung a peint pendant une quinzaine d’années dans l’atelier de l’artiste schilikois, Emile Stahl, qu’il n’a plus connu (Stahl est mort en 1938). Cette grâce lui fut rendue possible par ses rapports amicaux avec le neveu de l’artiste Emile Stahl, Ernest Wickersheimer, docteur honoris causa de l’université de Francfort et administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

Lors d’une promenade avec Marc Uhlrich, musicien © S. Morgenthaler

Pour l’émission Sür un siess, Lucien Jung avait préparé de belles photos le montrant peignant dans le jardin de cette propriété qui n’existe plus : elle se trouvait dans les parages de l’actuel bâtiment de l’URSSAF et fut démolie en 1970, pour laisser place à la laideur, ce qui fut doublement douloureux pour Lucien. Depuis cette date il avait installé son atelier dans son appartement de la rue de Sarrebourg.

Porté par une inspiration une énergie exceptionnelles, il avait peint, à 27 ans,  plus de 500 tableaux.

Il a ainsi peint en 1960, en une matinée, dans cet atelier de Louis Stahl, un “Christ” que Othon Kaufmann et François Schlageter, grands collectionneurs d’art religieux, ont qualifié de «plus grand chef d’œuvre d’art sacré de notre temps ».

Il émane de ses tableaux une grande paix, comme celle qui émanait de lui et de sa femme Claire, avec laquelle il vivait un si bel amour. Elle fut d’ailleurs souvent son modèle.

Je me souviens que, lors de notre première rencontre,  je fus marquée par le tableau « Tendresse »  et par «Hommage à Beethoven», un tableau exposé à l’Ecole nationale des Beaux-Arts à Paris en 1958. Il avait aussi un tableau représentant ses mains (peintes dans un miroir), ainsi que des portraits (dont un de  l’illustrateur Robert Beltz et un autre du brasseur schilikois René Hatt).

Le 13 juillet 2010, deux ans avant que Lucien Jung ne meure. Claire mourra en mars 2015 © S. M

Lucien Jung fit  sa première exposition en 1961 à la Galerie Huffel à Colmar. Outre l’Alsace, il  a exposé dans de nombreuses villes de France (Cannes, Biarritz, Pau, Bourges etc), au Grand Palais à Paris pendant 4 années consécutives mais aussi à Berlin, Sarrebrück et d’autres villes allemandes.

Il fut professeur d’arts plastiques à Saint-Louis (où il a également exposé).

Il a reçu des distinctions et des prix mais ne souhaitait pas que cela soit évoqué dans l’émission. Il fut ainsi lauréat du Salon des artistes français avec « Au soir de la vie », un tableau exposé au Grand Palais à Paris en 1970.

Il frôla la mort en 1973, lors d’un grave accident de voiture. Dès lors il a mis sa vie au ralenti bien qu’il n’ait jamais cessé de peindre.

Il était  l’ami de Paul Bernhard, un prêtre de Pfettisheim dans le Kochersberg, auteur de livres, de poésie et passionné d’apiculture, un homme qu’il qualifiait d’exceptionnel. Il fut aussi lié au Docteur Henri Ulrich, médecin aux talents multiples, naturaliste et archéologue, photographe et cinéaste de la nature et des animaux sauvages, pionnier de  la protection de la nature, musicien et dessinateur -il dessinait notamment de magnifiques arbres-.   Lucien Jung se rendait souvent dans la nature avec lui. Tous deux parlaient du sens de la vie et de la mort et étaient en communion d’esprit.

Lucien Jung aimait se promener dans le pays de Bade, dans la région de Durbach entre autres. Il se ressourçait souvent à la chapelle Sankt Wendelin près de Nussbach, dans cette vallée dont il aimait prononcer le joli nom Herztal (la vallée du coeur).

En matière de saveurs, il appréciait le frugal,  les légumes et les céréales. Il mangeait peu de viande.

Lors de l’émission, Hubert Maetz lui a préparé des « Maultaschen »,  des ravioles, spécialité du Pays de Bade, farcies avec des épinards, des herbes du jardin (persil, ciboulette, cerfeuil),  du gruyère ou de la ricotta, des oignons revenus au beurre, un petit pain rassis trempé dans du lait, du sel, du poivre et une pincée de noix de muscade râpée.

Après l’émission diffusée le 1er avril 2006, je suis restée en contact avec Lucien Jung. Il m’écrivait parfois. Nous avons fait l’une ou l’autre marche dans ce pays de Bade et cette Forêt Noire qu’il aimait tant.  Et nous avons partagé quelques repas. J’ai un souvenir fort d’un repas auquel il me convia à Durbach, invitant aussi Sylvie Reff et Armand Peter et leurs conjoints. C’était le 29 juillet 2006. Ce fut un jour enchanteur, bienveillant, fait d’éclats de rire et de sérénité.

Lucien Jung est mort en 2012. Claire s’en ira en 2015.

Après le décès de Lucien Jung, Claire souhaita créer l’association “Les Amis de Claire et Lucien”, dont le but  est de promouvoir et de sauvegarder l’oeuvre de Lucien en l’exposant une fois par an au moins. Ce but est atteint.  L’association accueille avec joie de nouveaux membres. L’ambiance est très conviviale, c’est une petite famille, précise Sylvie Reff. Mais le box dans lequel dorment les toiles de Lucien Jung revient à 100 euros par mois  et nous n’avons  aucune rentrée d’argent pour l’instant.

Si vous avez envie de faire une belle action, prenez contact avec Maurice Besset, le président de l’association Les Amis de Claire et Lucien, par le biais de son adresse électronique..

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Simone Morgenthaler © 2015

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