L’alsacien, langue interdite

Je n’oublierai jamais ma première rentrée d’école. J’y repense chaque année. J’avais six ans. Comment oublier que l’école de la République a interdit aux enfants de parler l’unique langue qu’ils connaissaient  ? C’était à l’aube des années 60. Depuis, notre langue n’a fait que s’appauvrir, décliner, aller d’humiliation en humiliation.

Extrait de mon livre “Pour l’amour d’un père”, Editions du Belvédère

La langue qui m‘unit à toi, Papa, est l’alsacien. C’est celle que tu m’as enseignée. Les autres me furent apprises par l’école. La langue alsacienne, si belle,  est  fragile, car elle ne se transmet que verbalement depuis le Moyen Âge ; elle est plus ancienne que l’idiome allemand. On en retrouve des racines dans la langue anglo-saxonne. Toi, Maman, mes grands-parents, mes amis, tout le village parlait alsacien. Il n’y avait que nos voisins, des réfugiés, qui parfois la mêlaient à leur langue d’origine : le russe et le polonais.

J’ai grandi dans une vie simple, mais que je trouvais festonnée d’exaltation. La forêt, les champs, le jardin, la nature sans cesse me donnaient des frémissements. Et, à six ans, j’ai découvert le monde merveilleux de l’école. Comme je me réjouissais de faire connaissance avec mademoiselle Jérôme, d’apprendre à lire et à écrire ! Lorsque je suis entrée pour la première fois dans le vestibule, devant la salle de classe, que j’ai accroché mon gilet au portemanteau et que j’ai posé le pied dans la salle de classe, mon cœur battit à tout rompre en voyant le tableau, les craies de toutes les couleurs, le pupitre et l’encrier qui seraient miens.

J’ignorais que l’unique langue que je pratiquais depuis ma naissance serait ici dorénavant interdite. Tu ne m’avais pas prévenue, Papa. Tu ne m’avais pas dit cette interdiction. Savais-tu seulement qu’elle était appliquée dans toutes les écoles d’Alsace ?

Comment des décideurs ont-ils pu avoir cette idée stupide et cruelle entre toutes : nous interdire la langue pratiquée depuis l’époque féodale, sous prétexte que pour nous guérir des effrois endurés pendant la guerre, il suffisait de nous imposer la langue de la République ?

J’étais émerveillée par la musique des mots français qui s’envolaient de la bouche de mademoiselle Jérôme, mais je ne pouvais m’exprimer qu’en alsacien. Dès lors que les mots sortaient en alsacien, elle posait le doigt sur la bouche en disant : « Il faut parler en français ». Durant mes premiers jours d’école, je fus déchirée entre la joie de découvrir un monde nouveau et la honte de ne pas savoir taire ces mots alsaciens. J’aurais tant voulu faire plaisir à ma maîtresse. Et lorsque je revenais le soir vers les miens, j’étais désarçonnée, honteuse pour ceux qui instituaient de telles règles, et surtout honteuse pour nous qui ne parlions pas “la bonne langue”.

Avec mes copains, lorsque arrivait la récréation, nous explosions de joie dans la cour d’école, nous lâchions, en mots vociférés, toute la retenue imposée. Mais il était aussi interdit de parler l’alsacien durant la récréation. Parfois la maîtresse me prenait à part dans la cour et me disait avec douceur, en refaisant ma queue-de-cheval : « Je t‘ai encore entendu parler l’alsacien. Il faut parler en français. »

Les enseignants n’avaient pas le choix. Ils ne faisaient qu’appliquer les ordres du Rectorat, qui lui appliquait les ordres du Ministère. Sans doute n’était-ce pas simple pour mademoiselle Jérôme d’appliquer des directives qui lui répugnaient. Je lui sais gré de n’avoir pas appliqué la règle de « l’objet honteux » dans ses cours. Beaucoup d’enseignants l’ont pratiqué et il m’arrive encore d’en parler avec bon nombre d’amis.

De quoi s’agit-il ? Un objet désigné comme honteux était utilisé comme méthode par l’enseignant pour empêcher les enfants de parler en alsacien : le premier qui disait un mot en alsacien héritait de l’objet honteux. L’enfant nanti de cet objet réducteur cherchait par tous les moyens à s’en défaire et pratiquait ainsi la délation : il lui était simple de trouver un élève qui s’était laissé aller à dire un mot en alsacien et de le dénoncer. L’objet faisait le tour, nourri par la délation des enfants, car il importait de ne pas en être détenteur à 16 h lorsque sonnait la fin d’école. En effet, celui qui l’avait entre ses mains « devait rester assis », sitze bliewe, c’est-à-dire qu’il était puni par une retenue.

Ces pratiques instillaient la honte à l’enfant. J’osais à peine te dire, Papa, cet effroi de la langue interdite, que je parlais si naturellement avec toi et les nôtres. Un hiatus m’a lézardé : je vivais une douleur incompréhensible à laquelle je n’étais pas préparée. Personne ne me l’avait expliquée. Et surtout je ne comprenais pas ce que je faisais de mal en parlant la langue des miens, celle utilisée depuis un millénaire.

Je me suis tout de même vite adaptée : j’ai appris le français en quelques semaines, j’aime cette langue dans laquelle j’écris. J’ai aisément acquis l’allemand, langue alémanique, cousine de l’alsacien. L’on m’a aussi enseigné l’anglais avec facilité puisque l’alsacien est proche des langues anglo-saxonnes.

Mais j’en veux à ceux, décideurs mal inspirés qui ont infligé cette humiliation aux miens, des décideurs sans nom, sans visage qui ont agi au nom de la France, de la République et qui n’ont jamais émis la moindre once de regret ou de contrition. Tous ont agi à visage masqué. Pas un seul ne s’est senti responsable, encore moins coupable de cet état de fait attristant.

Lorsque j’évoque cette page de mon histoire avec les francophones, ils concluent souvent ainsi : « Mais tu as vite appris le français », sous-entendu : « Pourquoi te plaindre ? » Je saisis dans leur hermétisme, non pas un manque d’empathie, mais le déni que l’on endosse pour se protéger de l’inconfort d’une situation.

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Simone Morgenthaler © 2015

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