Le long des pruneliers en fleurs

Le soleil inondait la campagne berrichonne. On était encore tôt le matin. J’ai enfilé mes chaussures et j’ai couru dans la campagne verte.

Par endroit elle était bleutée par le givre qui blanchissait les prairies.

J’ai quitté le château médiéval de Chabenet pour rejoindre la rivière la Bouzanne, ses lavoirs en dégringolade, ses rives où naissaient les boutons d’or et les primevères.

Près de mousses, je vis les premières violettes. J’en fus si joyeuse que j’en détachais une pour la respirer une puis la mettre sous mes dents, sentir mon palais saisir le parfum délicat, le cueillir. J’ai vu dans les sentiers mouillés et meubles des traces de chevaux. Je vis le cheval dans son enclos jouxtant la rivière, il vint vers moi, pensant reconnaître sa maîtresse. L’air était vif. La nuit fut si froide qu’elle avait blanchi les prairies et qui le restait là où le soleil n’avait pas encore balayé ses rayons.

De ces fleurs vaporeuses naitront des baies astringentes bleu foncé © S. Morgenthaler

Le plus surprenant était ces haies de pruneliers couvertes de fleurs blanches et qui, à côté de l’herbe givrée, semblaient également blanchies par le givre, alors qu’elles exhalaient la finesse d’un printemps tout proche.

Leur mot alsacien, Schleh, hantait mon esprit. Je savais la couleur que prendraient leurs baies et la saveur de la confiture qui en naîtrait.

Dans le sentier fleurissait une primevère, e Himmelschlissel. Elle me ramena à Albrecht Dürer, le si magnifique artiste, à sa belle aquarelle de la primevère. Il avait faite sienne cette fleur avec une telle précision, une telle justesse que, à distance, je m’en sentais retournée, alors que je n’avais pas son aquarelle sous les yeux.

J’ai plus tard roulé vers l’abbaye de Fontgombault, joliment postée sur les bords de la Creuse, entourée de verdure. Une communauté de bénédictins (autrefois des trappistes) vivent là, travaillant la terre. Et se prêtent aux règles très strictes de leur communauté.

J’eus la chance de venir peu avant les vêpres qui démarraient une heure plus tôt que prévu (à 17 h au lieu de 18h). Dans l’église non encore éclairée, j’ai vu passer des ombres d’hommes, enveloppés dans leur longue cape noire à capuchon pointu, aux larges manches dans lesquelles ils cachent leurs mains pour parfois les extraire et prendre un objet en faisant des mouvement gracieux et amples dues à ces manches volumineuses.

Quatre cordes pendaient dans le chœur. Les quatres moines ont tiré sur la corde pour faire sonner les cloches dans un rythme très étudié. Le poids de la cloche les tirait parfois vers le haut et les soulevaient légèrement du sol. Je croyais vivre des instants d’un autre temps.

Les vêpres ont commencé. Une quarantaine de moines a investi le chœur. De façon très tonique, ils ont fait résonner leurs chants grégoriens. La cérémonie n’était guère lassante : les moines bougeaient sans cesse. Selon un ordre précis, ils se prosternaient, puis changeaient de place. J’avais dans mon rang un moine qui tenait deux gros missels qu’il alternait. Il était très mince (on était en temps de carême) et il avait un visage d’intellectuel.

Il se levait comme ses confrères à 4h30 pour la première messe. Il travaillait dur toute la journée et il priait comme ses confrères, là, dans cette église froide, pendant cette heure, et pendant les heures qui avaient précédé et celles qui suivraient encore. Sans voir sa famille. Une vie à prier pour le bien de l’humanité, dans une grande ascèse.

Je fus touchée de voir ces jeunes qui avaient pris la robe. Je trouvais admirable que, en cette ère si superficielle, où tout va si vite, des jeunes choisissaient cette vie d’abnégation.

Dehors, les pruneliers créaient une atmosphère vaporeuse, comme si une chevelure très blanche frisottait allègrement.

On en oublierait que ces haies d’apparence douce sont piquantes.

Leur autre nom “épine noire” est là pour le rappeler à ma mémoire exaltée.

Imprimer

Simone Morgenthaler © 2015

Ce site utilise des cookies. Conformément au règlement général sur la protection des données (RGPD), vous avez la possibilité d'acceptez le dépôt de cookies tiers destinés à vous proposer des vidéos, des boutons de partage, des remontées de contenus de plateformes sociales en cliquant sur « accepter » ou en fermant cette fenêtre. Vous pouvez aussi les refuser en cliquant sur « refuser ».

En savoir plus

<\/body>