Série « Kichespring »

Kichespring
(1988 à 1991)
avec Ernest Wieser et Louis Fortmann

J’ai proposé en 1988 à Christian Winterhalter, alors directeur des programmes de FR3 Alsace, une émission de joie de vivre autour des meilleures recettes d’Alsace dans laquelle figurerait Ernest Wieser, un chef que je trouvais charismatique. Il tenait depuis 1974 le restaurant « A l’ange » à Schiltigheim où il se faisait l’apôtre des recettes à la bière. C’est Jean-Pierre Schlagg qui me l’avait présenté en 1976. Nous allions quelquefois déjeuner chez lui après nos émissions radio.

Avec Ernest Wieser et Louis Fortmann, fin novembre 1992, au 3e Salon du Livre régional de Colmar du temps où il se tenait encore au Koïfhüs

Dans les années 85, Ernest Wieser me raconta sa passion des vieilles cuisinières en fonte et me narra comment il en avait acquis une. Il l’avait dénichée, très abîmée, dans le Massif Central, à Fers, chez un restaurateur de cuisinières qui possédait quelque deux cent cuisinières à l’état de ferraille. Lorsque celle d’Ernest fut prête, l’expédition commença : Ernest partit en camionnette à 4 h du matin avec deux copains. Ils arrivèrent à 10 h dans le Massif Central. Ils chargèrent la cuisinière et se dépêchèrent pour être à l’heure pour la pause-repas chez Bocuse à Collonges-au-Mont-d’Or.

J’eus envie de faire connaissance avec cette cuisinière rutilante, en fonte noire, avec ses cercles et sa rambarde et ses boutons en laiton vantés par Ernest, avec ses châssis et ses pieds en fonte, installée dans sa maison de Reipertswiller. A mon arrivée, Ernest était déjà en action. La cuisinière, chauffée au feu de bois, contenait en son four un coq de ferme en train de rôtir. La volaille fut succulente. Je ne voulais pas en rester là. Je décidais de tourner un reportage sur Ernest exprimant son amour pour sa cuisinière en fonte. En le retrouvant pour le tournage, je réalisais combien il était à l’aise devant la caméra, bougeant comme s’il avait fait cela toute sa vie, enfournant l’oie, la défournant pour l’arroser de son jus, tout en parlant et en riant.

La cuisinière restaurée sur laquelle Ernest cuisina pour lui, en privée, et pour les 3 années de la série Kichespring

Je proposais quelques mois plus tard de faire une série d’émissions avec lui. Christian Winterhalter eut l’idée d’ajouter Louis Fortmann pour son talent de conteur. Avant cette date, je ne connaissais Louis que par la voix. Elle a marqué les auditeurs du dimanche matin sur Radio France Alsace. Il tenait une boulangerie dans la rue Saint-Louis à Strasbourg, non loin de la Choucrouterie. Il fit rapidement partie de l’équipe lorsqu’elle présenta « Arrache moi la jambe » sur la radio régionale le dimanche matin. Ses talents de conteur marquèrent Gérard Scheer, alors directeur de la radio, qui lui confia la tranche dominicale de 9h-10h qui précédait l’émission « Arrache-moi la jambe » – Riss m’r e Bein herüss »-. Louis tenait l’auditoire de sa voix douce, avec sa façon simple et chatoyante de s’exprimer dans une langue alsacienne au vocabulaire riche. Sa voix était irrésistible. On l’écoutait sans lassitude. Il avait l’art de raconter les petits riens du quotidien avec son regard sensible. Et voilà que nous naviguions à trois pour cette série « Kichespring », un terme qui pourrait se traduire par « cabrioles de cuisine ».

Il fut décidé d’enregistrer l’émission dans la cuisine privée d’Ernest, à son domicile de Reipertswiller. L’émission consistait à réaliser un plat typique tout en racontant ce genre de petits riens que l’on se dit chez soi dans une ambiance bon enfant. Je voulais que l’émission soit une tranche de vie naturelle, teintée de joyeuseté. L’émission était tournée avec le « Master », un car-vidéo équipé de 3 caméras. Dans la première de cette série nous préparâmes un civet de lièvre (Hasepfeffer), suivi de la soupe de pommes de terre (Grumbeeresupp).

Au verso de cette photo, Ernest Wieser a écrit : « à la maman adorée de Kichespring, avec des bisous ». La photo est prise dans la cuisine d’Ernest à Reipertswiller. C’est là que nous tournions l’émission. Pour placer les 3 caméras, il fallait décrocher une porte et le réalisateur Alfred Elter installait une caméra sur trépied sur la table de la cuisine. C’est généralement l’opératrice de prises de vues Carole Botton qui devait l’escalader. Ernest l’appelait affectueusement « Scarole ». Elle le fouetta d’abord du regard et finit par en sourire.

Les équipes techniques adoraient travailler pour cette émission. Ernest nous accueillait le mercredi (son restaurant « A l’ange » était fermé ce jour-là) dans cette maison entourée de prairies, d’un étang où s’ébrouaient ses oies et ses canards. Pour que l’équipe puisse se détendre et se rafraîchir, il avait installé un « local technique » qui contenait des boissons et une tireuse de bière pression fraîche à souhait.

La série télévisée de France Alsace se prolongea par ce livre, né à l’automne 1992, qui nous fit vivre, en librairie, une belle aventure humaine

L’émission hebdomadaire, dura presque quatre ans, de septembre 1988 à juin 1991. Elle était diffusée à 19h35, dans ce fameux créneau supprimé en septembre 1990 sur décision de Dominique Alduy, directrice générale de la chaîne et de Jacques Chancel, directeur des programmes, qui estimaient que ce créneau de diffusion n’était « pas assez culturel ».

Ce créneau permettait de voir le lundi Lach d’r e Scholle. Cette émission de blagues racontée par des hommes aux accents divers, tournée par Alfred Elter, diffusée de 1984 à 1990 avait une popularité énorme. Aujourd’hui encore, des téléspectateurs rencontrés au hasard me disent leur attachement à cette émission. IL y avait aussi « Lampefiewer », le magazine théâtre de Monique Seemann, ‘s Owe Portrait de Robert Werner, ‘s Owestaendel, émission musicale de Marguerite Schussel présentée par Gilbert Wolff et l’émission Moment Poétique dans laquelle Emma Guntz fit la part belle à la poésie régionale durant sept années.

Malgré les lettres de protestations, les pétitions, les groupes de pression qui spontanément s’organisèrent, rien n’y fit. Ce créneau était bel et bien perdu pour le service artistique. Un autre fut créé sous l’égide du service journalistique : Rund Um, six minutes d’informations quotidiennes en alsacien à 18h55, avec l’obligation du sous-titrage, afin que nul ne se sente exclu. Le service artistique venait de perdre un créneau de taille de 25 minutes et la rédaction gagnait un fragment de 6 minutes.

L’émission Kichespring durera néanmoins encore le temps d’une grille et sera diffusée le samedi à 13 h jusqu’en juin 1991.

Découvrez mes autres souvenirs radio-télé dans le livre Ces années-là (La Nuée Bleue)

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Simone Morgenthaler © 2015

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