Pièce « Retour à Bellagio »

D’avoir été gratifiée de l’amitié du peintre Camille Claus reste pour moi un cadeau rare. Il fut pour moi un maître, sans le savoir, sans le vouloir, car il nourrissait son esprit à l’humilité et à la frugalité. Nous nous écrivions. Nos rencontres étaient souvent espacées, mais j’aimais savoir qu’il existait.

L’affiche et la brochure furent créées par Adrien Weber et Jean-Louis Meyer pour le Groupe graphique Valblor

J’aimais l’imaginer le matin dans son atelier à profiter de la lumière du jour pour peindre. Je réalise que chaque mot énoncé par lui était lénifiant et se gravait en moi sans que j’en aie conscience. Ses phrases étaient apaisantes car elles livraient des clefs pour aiguiller l’existence et lui donner son plein sens.

Tableau de Camille Claus

Ses pensées, sa peinture étaient épurées, à l’image de sa silhouette et de son visage. Je savais l’amitié qui le liait à Jean-Marie Boehm, mon complice de la télévision qui en devint le directeur d’antenne. Les deux étaient liés par une réelle fraternité et une communion de pensée. La vie les emporta vite, à quelques semaines d’intervalle. Je ne pensais pas qu’un jour ils m’inspireraient ces textes, qu’ils me donneraient l’envie de monter sur scène pour leur donner vie le temps d’un spectacle, le temps d’un partage, pour dire qu’ils furent de grands hommes qui ont creusé un beau sillon dans notre temps. Lorsque Patrick Chevalier me proposa d’adapter mon livre pour le théâtre, je n’ai su que dire « oui » à ce prolongement inattendu. Car une voix au fond de moi disait : il faut laisser faire la vie, surtout lorsqu’elle instille de belles impulsions à nos jours.

La pièce fut créée au Relais Culturel de Haguenau le 30 mai 2008.

Extrait

C’est étrange d’être ici, au lac de Côme. J’ai l’impression d’y avoir été déposée par enchantement. Mais il fallait que je vienne là, c’était comme une nécessité contre laquelle il ne fallait pas lutter. Une force venue d’ailleurs …


On entend une voix masculine joyeuse qui interpelle Simone.

Buon giorno, Signora !

Simone lui fait un signe amical, puis se retourne vers le public

C’est Gianfranco, le propriétaire de la Villa. Mes ancêtres viennent de Suisse, comme les siens. Il fallait repeupler l’Alsace, en piteux état après la guerre de Trente Ans. Plus âme qui vive, sauf quelques malheureux dans des grottes ou au fin fond des forêts. Alors le gouvernement a offert des terres aux Suisses.

Mes ancêtres ont choisi la région de Saverne. C’est vrai qu’elle rappelle par ses forêts et ses collines une petite Suisse de moyenne montagne. Ils sont devenus bûcherons. Mon père est resté toute sa vie dans l’amour et le respect du bois. Il l’a même transcendé en devenant sculpteur. C’était hier ! Oui, c’était hier qu’il me faisait ses timides sourires.

Les roses de Bellagio rendent papa si proche. Il en plantait tant! Aujourd’hui encore elles fleurissent dans mon jardin. Leur bois est très vieux mais il trouve toujours la sève pour donner à chaque printemps de belles roses anciennes.

Simone lève le regard comme si elle voyait son père, la lumière l’isole dans un médaillon. Une musique l’accompagne dans une conversation douce avec son père.

Tu sais Papa, il y a à Bellagio des haies de rosettes blanches si petites, si mignonnes ! Tu devrais voir comme elles frisottent. Pourquoi ne viens-tu pas près de moi ici ? J’en aurais des choses à te dire après ces décennies d’absence ! Toi qui ne voulais que le meilleur pour moi, tu m’as asséné le plus gros des chagrins : ton départ.

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Simone Morgenthaler © 2015

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