Noël à l’orée de ma mémoire

J’ai grandi dans un village forestier. Mon père, sculpteur sur bois, bénéficiait d’une faveur : il pouvait choisir son sapin sur pied. J’avais ce pouvoir incommensurable de décider, avec ma sœur, quel sapin entrerait dans la maison. L’instant était magnifié lorsque la neige tombait. Nous connaissions alors le bonheur de secouer les sapins, de les malmener un peu pour en faire tomber les écheveaux de neige. Et de choisir notre préféré. Ensuite, le son de la scie égoïne de Papa emplissait le silence de la forêt. Nous attachions une corde au sapin et nous le tirions jusqu’à la maison comme une luge, comme un trésor vivant qui allait emplir la maison d’un parfumé résiné. Puis il fallait descendre du grenier les boîtes de carton : celles où somnolent, enveloppés de papier de soie, les oiseaux de paradis, les pommes de pins argentées, les boules miroitantes, les cheveux d’ange, les guirlandes scintillantes. Ma préférence allait à ces oiseaux irréels, dorés et argentés, si fragiles que je craignais que mon souffle les brise. J‘en avais toute une armada. Je l’ai toujours. Je suis reine d’une armada d’oiseaux de paradis. J’aime aujourd’hui encore me repaître du mouvement dodelinant que leur ressort déclenche au moindre frôlement.

Le sapin était docile. Il se laissait faire. L’instant sublime venait lorsque je l’habillais avec les cierges magiques. On les appelle en alsacien des « cracheurs d’étoiles», Sternespritzer. Je courbais leur tige métallique. Je pensais à la pluie d’étoiles qui en tomberait le soir de Noël. Ah, si je pouvais allumer un « cracheur d’étoiles » avant le 24. Un seul, pas plus, d’accord, Papa ?

Il virevoltait dans la maison un parfum de beurre et de cannelle. Je remplissais les boîtes de fer-blanc avec la multitude de ces petits gâteaux nommés Bredle. J’imaginais que pendant l’Avent, sur toutes les parcelles du globe, les mamans enfournaient, défournaient des monticules de ces petits gâteaux rituels venus d’un autre temps et dont l’alchimie parfaite fait gazouiller les papilles gustatives. J’imaginais volontiers que sur toutes les tables de cuisine, les enfants écalaient des noix, découpaient à l’emporte-pièce des motifs de coeur, d’étoile, de trèfle, de sabot. Les joues rosies de frénésie, Maman énumérait les différentes sortes : Schwowebredele, Zimetbredle, Kokosbredle, Wolfszähn, Hawerflokebredle. Leur nom carillonne à l’orée de ma mémoire. Et je ne peux m’empêcher de reconduire ce rituel chaque année.

A-t-on jamais vu pousser cannelier, giroflier ou muscadier sur la terre d’ici ? Et pourtant, l’Alsace, enclavée entre Vosges et Forêt Noire, loin de l’Orient et des Tropiques, a jeté son dévolu sur ces épices depuis des temps immémoriaux. J’aimais voir Maman râper la noix de muscade dans la pâte du pain d’épice. Je ne me lassais pas de relire les mots cardamome et badiane sur des sachets de cellophane. « C’est le Rhin qui nous ouvre les portes de la mer et de l’océan, disait Maman. C’est par lui que le monde vient à nous ». Elle me disait aussi que la confection du pain d’épice était antérieure à celle des Bredle car le sucre n’est apparu qu’à partir du 17e siècle alors que le miel compte avec les œufs, la farine et le lait parmi les ingrédients les plus anciennement utilisés. Le Haut-Rhin a su faire sienne cette manne d’épices en l’associant d’une façon heureuse et osée à son Bierewecke, ce pain de Noël qui mêle les fruits séchés de nos vergers.

A ces fragrances d’épices qui ondoyaient dans la maison se mêlait celui des oignons épluchés qui servaient à la marinade du lapin. Nous le faisions mariner trois jours avant Noël. Il s’agissait souvent de ces lapins plus très jeunes qui avaient rempli durant l’année leur mission de géniteur et qui, mijotés longuement, offraient des saveurs inattendues. Nous les servions avec des nouilles-maison (selbscht gemachti Nüedle) ou ces quenelles de farine façon souabe (Spätzle). Il arrivait aussi que le lapin fut jeune : il était alors servi dans une sauce à la crème couleur caramel. Parfois le lapin était remplacé par un coq mitonné dans son jus, servi avec une purée et une jardinière de légumes.

Dans le jardin, les choux de Bruxelles étaient raidis par le gel. Les frimas pouvaient durer et perdurer : les pommes étaient en cave. Les carottes et le céleri étaient enfouis dans le sable. Les choux rouges brillaient à côté des châtaignes. Le tonneau de choucroute développait des frises d‘écume autour de la pierre en grès qui alourdissait le chou coupé et fermenté.

On ne pourra jamais me dérober les Noëls de mon enfance. Ils vivent en moi et ma mémoire en est leur gardienne féroce. Ce sont des Noëls très rustiques , d’une simplicité extrême. Sans bombance, sans strass. Mais avec un émerveillement et une atmosphère chargée d’attente et de ferveur.

Je n’attendais pas le Père Noël. Il n’existe pas dans les régions alémaniques. J’attendais Christkindel, l’enfant-Jésus symbolisé par une jeune fille enveloppée de voiles vaporeux. Et je priais pour que cette douce créature vienne avec sa clochette mais sans l’abominable Père Fouettard (nous l’appelions Rübbels mais en d’autres villages il porte le nom de Hans Trapp ou de Hans Nickel). Et si mes péchés véniels étaient tout de même mortels ? Je sentais confusément que le Rübbels, en dépit de sa rage rupestre, n’était pas foncièrement méchant. Et je priais pour que la queue de cochon qui lui servait de fouet ne mette pas fin à ma vie.

Je pense au Père Noël attendrissant que Mademoiselle Jérôme m’avait appris à confectionner à l’aide d’une pomme, d’une noix, d’une allumette et d’un peu de coton. La maîtresse d’école m’avait aussi appris à fabriquer des anges et des étoiles en papier doré. Je saurais les façonner les yeux fermés. Un autre bonheur de Noël consistait à faire naître de la verdure au cœur de décembre : nous faisions germer du blé trois semaines avant Noël et cette herbe d’un vert tendre posée autour de la crèche était un ravissement pour le regard.

Et ces histoires racontées qui font frissonner les petits coeurs ! Noël, c’est l’imaginaire magnifié. Car la nuit de Noël engendre des phénomènes magiques. Redis-les moi, maman, noch emol. Je voulais entendre encore que dans les ruchers, lorsque minuit sonne, les abeilles se réveillent, qu’elles affichent une activité fébrile, l’espace de quelques secondes, pour participer elles aussi à la mystique de Noël. Je voulais que l’on me dise une nouvelle fois comment certains villages anéantis ressortent de terre, comme le village de Gutzwiller, dans le Sundgau, anéanti par les Suédois lors de la guerre de Trente Ans. Est-ce vraiment vrai que plus d’un enfant égaré dans la campagne proche de Magstatt, a vu à minuit le village sortir en miniature des sillons et briller d’une lumière vacillante avant de s’engouffrer à nouveau dans la terre ? Certaines branches de pommiers et d’aubépine se couvrent de fleurs évanescentes qui disparaissent avec le dernier coup de minuit. Je voulais être témoin de ces visions féeriques. Je n’y parvenais pas. Mes péchés n’étaient pas aussi véniels que je le pensais ? J‘avais à me parfaire.

Il n’y avait pas de repas spécial le soir de Noël. La magie venait lorsque nous allumions le sapin et que les cierges magiques crachaient leurs milliers d’étoiles. Nous dégustions la ribambelle de petits gâteaux. Le vin chaud distillait des fragrances orientales. Je regardais fascinée l’étoile d’anis, le bâton de cannelle, le clou de girofle nager autour des tranches d’orange et de citrons rendus violettes par le vin rouge fumant. Je jetais un œil vers mes oiseaux de paradis. Ils étaient sereins. J’étais leur reine. Boire un peu de vin chaud ? Une gorgée, après la messe de minuit, disait Papa, pas avant. Sinon tu ne résisteras pas.

Il fallait résister au sommeil, il fallait amadouer la nuit, la nuit sacrée. Wihnachte signifie « nuit sacrée ». Sacrée nuit. Ces cloches qui sonnent si tard. Ce village réuni à l’église en une heure pareille. Cet encens, cette crèche avec son blé qui germe, qui est si vert au cœur de la nuit. Et ces chants qui disent « douce nuit sainte nuit », stille Nacht heilige Nacht. Et les yeux qu’il faut frotter. Des grains de sable les enrayent irrémédiablement. Ou peut-être des cheveux d’ange? Il importe de redoubler de vigilance.

Tout peut arriver lorsqu’une nuit est sacrée.

Récit paru en décembre 2000 dans le magazine Côté Est
avec l’illustration ci-dessus qui l’accompagnait.

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Simone Morgenthaler © 2015

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