Mes premières émissions télé

Faire de la radio et conjointement de la télé était chose normale tant que radio et télé étaient réunies dans le même lieu (à la «Maison de la radio», place de Bordeaux à Strasbourg) et sous le même employeur : FR3 Alsace, qui devint ensuite France 3 Alsace. La première émission télévisée que j’ai produite et présentée s’appelait « Rendez-vous à la Winstub ». J’avais déposé le projet début 1976 auprès de Martin Allheilig, responsable des programmes, qui donna son aval. L’émission, un « 13 minutes », devait rendre la nature et l’ambiance de la Winstub, lieu si particulier, chaud, intime, protégé, où la convivialité est forte, où l’on mange de petits plats accompagnés de vins d’ici.

Une de mes  premières émissions culinaires, en 1980, dans la série « la cuisine voyageuse », avec des enfants de Haegen qui m’aidaient à préparer un « Baeckeoffe ». Auparavant en 1976, j’avais fait mes deux premières émissions télé : l’une sur les Winstubs à Strasbourg, l’autre sur la tarte flambée.

La réalisation fut confiée à Serge Witta, homme à la forte personnalité, au physique rappelant celui d’un marin, des cheveux mi-longs, une barbe poivre et sel, des pommettes toujours roses qui semblaient burinées par le vent du large. Et une voix grave, de titi parisien, d’un fort en gueule au cœur tendre.

Il fallait en ce temps-là compter trois semaines de travail pour réaliser un 13 minutes. Nous tournions en film. La vidéo n’existait pas. Cela paraît totalement inconcevable aujourd’hui, tant la vidéo a bouleversé et accéléré le monde de l’ image. Il fallait compter à l’époque avec une semaine de repérage, une semaine de tournage et une semaine de montage pour assurer une seule émission de 13 minutes.

L’équipe dite « légère », composée de quatre personnes, aimait travailler sous les ordres de Serge Witta. Il avait exigé que ce soit Robert Burg qui tienne la caméra car il aimait sa façon professionnelle et sereine de filmer. Charles Quirros était au son (aujourd’hui à la retraite, il est un colombophile reconnu au plan national). Nicole Taroni en fut la scripte.

Au fur et à mesure des jours qui s’écoulaient, je découvrais la culture de et le perfectionnisme de Serge Witta. Il venait du cinéma, où il fut premier assistant sur des films de Henri-Georges Clouzot, de Jacques et Jean Becker. Il fut aussi premier assistant sur le film de Roger Vadim avec Brigitte Bardot « Et Dieu créa la femme ». Robert Enrico était son ami depuis leurs études partagées à l’Idhec à Paris et ils avaient entre autres travaillé à deux en 1971 sur le film « Boulevard du Rhum » (avec Brigitte Bardot et Lino Ventura). Son frère Jacques Witta était un chef-monteur célèbre. Leur mère Jeanne Witta, femme exceptionnelle, de grande culture, amie de Jacques Prévert, avait laissé son empreinte de scripte sur bons nombres de films dont « les Visiteurs du soir », en 1942, avec Arletty et Jules Berry.

Pendant les pauses de notre tournage dans les Winstubs, Serge nous racontait par bribes ses liens avec le cinéma et comment l’ ORTF le happa dans les années 70 pour la réalisation de documentaires (dont un sur Gérard de Nerval). Son goût de la littérature en fit le réalisateur attitré de l’émission de Bernard Pivot « Ouvrez les guillemets » (l’ancêtre de l’ émission « Apostrophes »).

Nous avons tourné l’émission « Rendez-vous à la Winstub » en divers lieu, essentiellement chez Yvonne, où nous essayions de capter les ambiances joyeuses du soir mais aussi celles plus douces de l’après-midi lorsque les habitués venaient boire un verre. Parmi eux figurait à l’époque le papa de Dinah Faust, grand, fin et élégant avec son chapeau noir. Nous tournâmes aussi au Saint Sépulcre, (« Heilig Graab ») et Papa Lauck rudoyait avec ses deux fils les touristes qui critiquaient leur carte épurée ou réclamaient un café (une boisson alors interdite dans ce lieu dédié aux vins d’Alsace).

L’émission, tournée et montée du 1 au 10 mai 1976, fut diffusée dans la foulée le 19 mai. Charlotte Finck en fit la critique dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du lendemain. « De très belles images, écrivait-elle, un peu mélancoliques, un clair-obscur de circonstance plongeant habitués et nouveaux venus dans une même atmosphère ».

J’ai tourné la même année une deuxième émission avec Serge Witta. Il s’agissait encore d’un « 13 minutes », intitulé « Un dimanche à la campagne » dans lequel nous voulions capter l’ambiance dominicale d’une grande ferme. Ce fut la ferme Fend à Nordheim qui retint notre préférence. Bien que le tournage eût lieu début août, nous eûmes à affronter un temps d’automne. Pour les scènes d’extérieur, nous attendions désespérément le soleil. Pour passer le temps, Henri Weiken, chauffeur et électro, voulut nous montrer son aisance en équitation. Il monta un cheval qui rua et l’envoya valser sur la prairie mouillée. Il s’en sortit sans mal. Avec l’affable Christiane Geyer, scripte sur ce tournage, nous en avons ri pendant des années tant la scène fut hilarante.

Je n’ai plus travaillé avec Serge Witta bien qu’il revint parfois à Strasbourg. Il travaillait beaucoup avec Stéphane Collaro. Puis Antenne 2 le mobilisa. Devenu le réalisateur des émissions « Récréa 2  » de Dorothée, il fut essentiellement occupé de 1985 à 1989 par ce qu’il appelait, avec son irrésistible gouaille, « ses Dorotinades ».

Ambiance de tournage en « équipe légère » en 1976 avec, à gauche, l’éclairagiste Lambert Baur et le cameraman Robert Burg. De dos, Christiane Geyer, une script que j’adorais et avec laquelle j’ai partagé de délicieux moments.

Plus de précisions sur l’univers de la radio et de la télé sont à lire dans mon livre « Ces années-là… mes souvenirs radio-télé » La Nuée Bleue, 2004)

Ces émissions sont conservées par l’INA

Simone Morgenthaler © 2015

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