Le long de l’Ill

Un carnet de voyage alsacien
avec des recettes de « L’ Auberge de l’Ill »

Jean-Pierre Haeberlin était un aquarelliste doué. Cela se sait. Il suffit d’avoir passé un jour par l’Auberge de l’Ill à Illhaeusern et d’avoir tenu un menu illustré par lui entre les mains pour s’en rendre compte. Je ne savais pas par contre qu’il avait consacré son temps libre à peindre l’Ill, du sud au nord de l’ Alsace, à traquer en solitaire les plus beaux paysages de cette rivière qui traverse l’Alsace.

Sans doute n’aurions-nous jamais rien su de cette étonnante quête si son filleul, Marc Haeberlin, n’en avait touché mot à l’éditeur Bernard Reumaux. Ce dernier me proposa d’écrire des textes relatifs à ces aquarelles en me laissant « toute liberté pour naviguer ». Cette phrase donne de l’ivresse, comme si vous vous trouviez soudain devant des prairies de pages blanches, à remplir selon ses désirs. Mais par quel bout de la prairie commencer ?

J’aime la peinture et j’étais tentée depuis des années d’écrire sur ce processus, cet instant magique où la main de l’artiste est médiatrice et étale sur le papier les couleurs qui vont composer une œuvre. Je me suis dit que le moment était peut-être arrivé pour entrer dans l’univers très intime du peintre et décrire avec justesse cette alchimie.

Mais les aquarelles existaient déjà toutes. Impossible d’assister à leur naissance. J’ai alors demandé à Jean-Pierre Haeberlin de refaire l’itinéraire avec moi, de m’emmener vers tous les endroits qu’il a peint, depuis Winkel dans le Sundgau où l’Ill prend sa source, jusqu’à Gambsheim où elle se jette dans le Rhin. Il a accepté et le temps d’un printemps, d’un été, nous avons arpenté des villages, des prairies, des forêts, guidés par un seul but : retrouver l’Ill.

Pendant ce voyage initiatique, j’ai découvert une autre Alsace. Et j’écoutais Jean-Pierre parler de sa vie, de son enfance dans un village de pêcheurs, de l’aventure fulgurante de l’Auberge de l’Ill, dont il était le copropriétaire avec son frère Paul. Je prenais des notes et, passionnée par la nature et par la botanique, je faisais aussi des photos de la flore environnante.

J’essayais de trouver un dénominateur commun à « toutes les Ill » que Jean-Pierre me faisait découvrir. Et curieusement, par la flore, je retrouvais aussi « mon Ill », celle qui passe auprès de ma maison à Ostwald, celle que je longe chaque jour à vélo pour me rendre à Strasbourg et que j’observe en toutes saisons, happant ses parfums, ses remous, ses entêtements et sa grâce.

Je disposais d’une masse d’informations qui me donna le vertige et qui m’emmenait au-delà de l’idée première qui consistait à simplement écrire un texte sur les aquarelles et sur la technique très maîtrisée de Jean-Pierre.Je devais me brider et n’en avais nulle envie. J’aurais dû me priver de ce que j’avais ingéré avec avidité : le restaurant réduit en gravats en 1940, les études de Jean-Pierre aux Arts Décoratifs de Strasbourg, la simplicité de cette magnifique famille , l’amour d’une mère, la vie d’un village de pêcheurs, les vacances de Jean-Pierre chez sa grand-mère au moulin disparu de Jebsheim, où elle lui préparait des anguilles au vin rouge, l’itinéraire exceptionnel de deux frères et d’une Auberge qui détient trois étoiles au Michelin depuis 1967. Et caetera.

Ce livre d’artiste ne devait pas être gourmand. Mais j’aurais vécu comme un manquement de n’y pas évoquer les saveurs fortes dont Jean-Pierre me parlait lors de nos arpentages le long de l’Ill. Elles sonnent juste dans l’itinéraire du peintre. Aussi y ai-je fait figurer les recettes qui ont pétri son enfance. Goujons, matelotes, anguilles, brochets, écrevisses, cuisses de grenouilles furent captés par la fibre artistique de Marcel Ehrhard.

J’ai finalement écrit ce livre en y plaçant toute la houle de phrases qui couvait en moi. En me disant qu’avec une envie forte, on finit toujours par atteindre un but. Il fallait qu’un magicien mette en formes cette masse d’informtions. Ce fut le maquettiste Michel Renard. Il est l’acrobate qui a rendu l’ensemble harmonieux.

Le livre, conçu au printemps et en été, est né à l’automne. Jean-Pierre et moi avons ensuite sillonné l’Alsace pour y rencontrer les lecteurs dans les librairies et lors des salons littéraires. Le succès du livre réjouissait Jean-Pierre. Il symbolisait aussi son retour à la vie après une lourde épreuve de santé qui le priva un temps de la marche. J’arrivais à ce moment-là avec ce projet en disant : « Fini le repos, Jean-Pierre. Il va falloir reprendre l‘auto et me conduire à tous les endroits de l’Ill que tu as peint ». C’est ainsi que naquit le carnet de ce merveilleux voyage alsacien.

Aujourd’hui Jean-Pierre n’est plus. Il est décédé en 2014, six ans après son frère Paul. Ce livre, qui contient ces deux frères d’exception, représente pour moi l’une de mes plus belles aventures humaines.

La Nuée bleue, 2002

128 pages

Livre cartonné

Avec jaquette

Tout en couleur

ISBN: 978-2-7165-0581-9

Bibliothèque Nationale de France

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Simone Morgenthaler © 2015

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