En reportage au Texas

Le début de ma passion pour les Alsaciens de l’étranger

En avril 1979, je partais en reportage pour la radio régionale qui s’appelait alors « Alsace Matin » à Castroville, au Texas, à l’invitation de l’association Alsace/Etats-Unis et de son président Gilbert Hadey. Les habitants de cette petite ville près de San Antonio, descendants d’Alsaciens partis de leur terre au 19e siècle, continuaient -six générations plus tard- à parler l’alsacien sans jamais avoir mis les pieds en cette région. Des contacts furent noués entre la grande et la petite Alsace, des jumelages eurent lieu à partir de 1978 entre Castroville et le village haut-rhinois Niederentzen, entre D’Hanis et la commune d’Oberentzen.

Je partais avec le technicien radio Jean-Marie Rhin qui s’y était déjà rendu précédemment pour faire connaissance avec de lointains cousins. J’avais pour mission de ramener deux heures d’émissions en dialecte pour la soirée dialectale du jeudi soir ainsi qu’une vingtaine de reportages pour alimenter mes émissions quotidiennes le matin entre 9 h et 10 h. Jean-Marie Rhin portait le magnétophone Nagra à l’épaule. Nous étions loin de l’ère numérique. Le Nagra et le matériel d’enregistrement pesaient une vingtaine de kilos.

Lorsque nous nous sommes envolés d’Entzheim, il faisait exceptionnellement froid pour un mois d’avril: les températures étaient tombées à -6°. Nous avons fait escale à Washington. Bien que les formalités douanières fussent en règle, nous avons vécu le parcours du combattant pour entrer le magnétophone sur le territoire américain. A Dallas, nous ne sommes pas sortis de l’aéroport mais les températures extérieures indiquaient 30° Celsius à l’ombre. Une erreur me disais-je. Ils doivent confondre avec le système Fahrenheit.

Il nous fallait rallier San Antonio. Nous volions pour cette dernière étape dans un petit coucou, de nuit, sous un violent orage qui nous infligeait des trouées d’air telles que je suis arrivée blafarde et groggy à l’atterrissage. Johnny Rihn, le cousin texan de Jean-Marie nous attendait. Il était deux heures du matin. Il faisait une moiteur tropicale. Johnny m’a conduite chez mon hôtesse, une octogénaire exquise, Mable Hiesser. Elle vivait à l’écart dans une petite maison coloniale remplie de plantes vertes et entourées de verdure.

En avril, la teinte verte avait encore un peu droit de cité au Texas. Dans les champs fleurissaient de petits lupins sauvages, bleus, appelés blue bonnets. La chaleur naissante commençait à assécher la végétation. L’herbe était haute et il ne fallait s’y aventurer qu’en bottes car elle bruissait de serpents à sonnettes, des crotales appelés rattle snakes dont la morsure est mortelle. Les Texans ont toujours sur eux des piqûres d’antidote en cas de morsure. Ils cuisinent la chair des crotales. Découpée en petits cubes, assaisonnées d’herbes aromatiques et de piments puis frite, elle était appréciée à l’apéritif. J’en ai mangée chez Clinton Bourquin, grand fermier américain qui parlait merveilleusement l’alsacien alors qu’il n’avait jamais posé les pieds sur la terre que ses ancêtres avaient quittée 6 générations plus tôt.

Interview du Père Rhin, dont les ascendants étaient originaires d’Altorf. J’ai piqué dans mes nattes des fleurs sauvages, genre de mini-lupins nommés « blue bonnets ».

J’ai vécu une semaine très intense, à faire reportage sur reportage, à peu dormir, à assimiler, tard le soir, la technique du macramé que Mable et ses sœurs voulaient à tout prix me transmettre. J’essayais d’imaginer les ancêtres de ces Texans, partis d’Alsace, si pauvres, poussés par la famine, posant sur une charrette tiré par un bœuf leurs maigres effets et traversant la France pour arriver au Havre, attendre l’improbable traversée, puis être reclus sur Ellis Island pendant des mois, le temps d’obtenir des papiers et de pouvoir aller vers les terres promises par Henri Castro, des terres volées aux Indiens, qui la nuit venue, les trucideraient.

Léon Beyer et son épouse étaient aussi de ce voyage. Ce seigneur de la vigne et de la gastronomie, ami de la famille Haeberlin, maire pendant 36 ans d’Eguisheim, était à l’origine du jumelage entre sa commune et celle de Castroville.

Cent cinquante ans plus tard, je regardais ces Texans de descendance alsacienne. Ils avaient totalement intégré le way of life de là-bas, Ils étaient devenus de vrais cow-boys, souvent grands fermiers, éleveurs de bétail, lestes pour les rodéos et le lancer de lasso auquel ils tentèrent de m’initier. Et ils parlaient une langue apprise de leur ancêtre avant même la langue anglaise qu’ils apprenaient à l’école. « Hesch e Bibs uff’em Kopf » me disait l’attachant Blacky Tschichart, désignant mon petit chignon en boule sur la tête par l’amusant terme « Bibs ». Au petit déjeuner, il cueillait quelques épis de maïs qu’il grillait à la poêle et dégustait avec un peu de beurre. Avec bien sûr le breakfast à l’américaine : œufs, bacon, pommes de terres rôties, gaufres ou crêpes.
Leur façon de parler alsacien était teintée d’accent américain. Ils avaient introduit par automatisme des mots anglais. Pour « beaucoup », ils ne disaient pas « viel », mais utilisaient le mot anglais « plenty ». Cela donnait la phrase : « Ich hab plenty Ardäpfel gekocht » (j’ai fait cuire beaucoup de pommes de terre). Je tentais de leur dire que « plenty » n’était pas un mot alsacien, mais ils ne voulaient pas en démordre et me regardais comme une rabat-joie. Je n’ai plus essayé de les convaincre.

Charly Suehs parlait l’alsacien parfaitement sans jamais avoir posé les pieds en Alsace. Il me grillait pour le petit-déjeuner des épis de maïs frais.

Nous avons fêté Pâques ensemble. La petite église de Castroville était décorée de quelques géraniums rapportés d’Alsace après le jumelage avec Eguisheim. Mable et ses sœurs avaient préparé un gigot haut en couleurs : avec de la gelée rouge et verte. En six jours, il me semblait être très proche d’elles ainsi que de Charly Suehs, Blacky Tschichart, Clinton Bourquin, Roy Rihn et d’autres dont j’ai oublié les noms.

Pour le retour, Jean-Marie et moi avons revécu le chemin de croix avec le magnétophone. A l’aéroport, nous l’avons traîné sur des kilomètres de couloirs et de bureaux pour arriver à bout des formalités douanières. Nous avons failli rater l’avion. Une jolie surprise nous attendait : nous fûmes surclassés pour le désagrément enduré et pûmes voyager en première classe. Nous avons bu du champagne bien frappé dès le décollage. Je vivais pour la première fois le survol de l’Atlantique en sens inverse, qui fait venir la nuit vite mais pour une durée courte, de cinq heures à peine, avant que le jour se lève à nouveau.

De mon voyage au Texas, j’ai rapporté la queue d’un serpent à sonnettes qui sonne comme une crécelle. Je l’ai toujours et le considère comme un porte-bonheur. J’ai gardé de ce voyage une passion pour rencontrer les Alsaciens où que je sois sur la planète, généralement pour écrire sur eux, comme je l’ai fait pour les DNA, pour le magazine « Saisons d’Alsace » ou comme je le ferai vingt ans après, dans l’Ouest américain cette fois pour rédiger « Un été en Californie » (La Nuée Bleue, 2000) qui narre le destin de cinquante Alsaciens vivant entre San Francisco et San Diego.

Plus de précisions figurent dans le livre « Ces années-là… Mes souvenirs radio-télé »
La Nuée Bleue, 2004

Notice bibliographique BnF

Simone Morgenthaler © 2015

<\/body>