Charles Lemmel, un amoureux de « Blosmüsik »

Charles Lemmel de Wingen-sur-Moder, trompettiste, musicien dans l’âme, dirigeait l’ensemble Alsatia d’Alteckendorf, avec lequel ce passionné de Blosmüsik mettait une ambiance du tonnerre. « J’ai la chance d’avoir l’oreille absolue, aimait-il dire. Je rejoue aisément un morceau une seule fois entendu ».

Au premier plan, Charles Lemmel avec l’ensemble Alsatia d’Alteckendorf le 10 avril 2011 jouant sur le « Gérard Schmitter »lors de l’inauguration de ce bateau en hommage à son ami disparu 5 semaines plus tôt.

Je l’ai rencontré par le biais de Gérard Schmitter, le créateur de CroisiEurope, la plus grande entreprise européenne de croisières fluviales. Depuis les années 80, Charles et son ensemble assuraient des animations sur les bateaux de Gérard Schmitter. Charles était toujours présent dès qu’un nouveau bateau était inauguré. Gérard et lui avaient l’amitié fidèle. Pas une vague, pas un mot déplacé : ces deux-là se sont voués une admiration teintée de respect pendant près de 40 ans.

Photo prise lors de l’inauguration du bateau « Gérard Schmitter », avec le personnel du bateau dont Alain Bohn, le chef des chefs cuisiniers de CroisiEurope.

Charles était présent le 11 avril 2011 lors de l’inauguration du bateau qui porte le nom de « Gérard Schmitter », inauguré sans Gérard car il nous avait quittés cinq semaines plus tôt. Les photos datent de cette journée. Je les ai prises lors de l’inauguration. Même si les cœurs n’étaient pas à la joie, Charles a su semer l’entrain ce jour-là avec sa musique si joyeuse qu’il savait rendre romantique et émouvante lorsque l’ambiance s’y prêtait.

Charles a transmis la passion de la musique et de la trompette à son fils cadet Roman, ici en 2011.

La mort a saisi Charles ce 4 octobre 2015. J’ai envie de vous restituer cet homme positif en mots. Ne reste-t’on pas vivant tant que les autres vous portent dans leur cœur ?

Charles Lemmel a grandi à Zoebersdorf. Son père était charpentier. Enfant, il aimait accompagner son père pendant les vacances sur les chantiers dès 4 heures du matin. Pendant l’année scolaire, il ne le voyait guère. « J’avais l’impression d’être élevé par ma maman et ma grand-maman. Je n’ai d’elles que de bons souvenirs. »

Charles a découvert la musique à 11 ans grâce à Michel Richert, créateur en 1928 de l’Ensemble d’Alteckendorf. Cet employé SNCF recevait Charles dans sa « stub » avec d’autres jeunes pour leur enseigner la trompette. Le professeur se rendra vite compte du talent de Charles. Il le prendra à part pour perfectionner son jeu. « J’en avais les lèvres enflées », se souvenait Charles.

Il a ensuite joué avec Richard Siegrist et René Goepp dans des orchestres de bal, comme les « Zinselthaler Junior » qui deviendront les « Jolly fellows ». Avec cet orchestre, ils animaient quelques émissions de Gaston Goetz « Bi uns d’heim  » à la télévision régionale. Un jour, l’orchestre jouait au Paradiesland à Berg. Le patron du lieu, Gérard Schmitter proposa d’engager l’orchestre chaque samedi, ce qu’il firent pendant 5 ans. « Nous ne sommes pas une fanfare, précisait Charles, les fanfares n’existent que dans les villages catholiques. Alteckendorf est de confession protestante ».

Charles, qui travaillait comme mécanicien-garagiste à Wingen-sur-Moder, était un passionné de l’histoire d’Alsace. Il agrémentait d’ailleurs souvent les concerts de petits apartés sur notre culture. « Le gilet rouge vient de Luther qui, le premier, s’est opposé à Rome, expliquait-il. L’Alsace adhéra à son soulèvement, se mobilisa pour refouler le duc de Lorraine avec son armée. 25000 rustauds furent massacrés le 15 mai 1525. En souvenir de cette effusion de sang, les Protestants portent le gilet rouge pour se rendre à l’église. Il faudrait en fait que seuls les Protestants le portent pour rester dans la logique », ajoutait-il. Il rappelait aussi que la coiffe alsacienne, dite Schlupfkapp (il prononçait Schlaufkapp) était d’abord petite, comme un petit casque brodé or et argent avec un ruban.

Passionné d’Ernst Mosch, qui dirigeait les Egerländer, Charles créait souvent des échanges avec des groupes tchèques. Il se définissait comme « passionné, émotif, perfectionniste » et avouait qu’il était un « infatigable insatisfait ». Il aimait la vie et le mouvement. Sans doute est-ce pour cette raison qu’il courait, couvrant presque quotidiennement 10 km en courant avec des copains dans la belle forêt alentour.

Marié avec Nicole, coiffeuse à Schwindratzheim et clarinettiste dans l’orchestre, il était père de  deux fils, Frank et Roman. Ce dernier est devenu trompettiste comme son père. Je me souviens qu’en septembre 2005, alors âgé de 7 ans, Roman, en gilet rouge et pantalon noir, a joué avec son père et l’ensemble Alsatia sur le plateau de France 3 Alsace pour la 400e de l‘émission Sür un Siess. Nous nous sommes régalés ce jour-là du dessert préféré de Charles, la tarte au fromage de sa maman, un gâteau d’enfance, fait selon une recette très originale. « Maman ne met que les jaunes d’œufs sous la garniture, disait Charles. Les blancs montés en neige surmontent ensuite le gâteau en meringage ». Le jour de l’émission, Charles a apporté une dizaine de ces tartes et Hubert Maetz en a préparées tout autant. L’équipe et  l’orchestre se sont régalés.

C’était il y a 10 ans. Le trio d’amis composé de Charles Lemmel, Ernest Wieser et Gérard Schmitter était encore au complet. J’aime me dire qu’aujourd’hui ces joyeux compères, disparus d’ici, recréent ailleurs une ambiance du tonnerre. A réveiller les morts.

Jeanine, qui fut l’épouse de Gérard Schmitter, avec le Père Denis Ledogar, aumônier de l’hôpital de Hautepierre, qui a baptisé le bateau « Gérard Schmitter ». Même si les cœurs n’étaient pas à la joie, Charles a su semer l’entrain ce jour-là avec sa musique si joyeuse.

Simone Morgenthaler © 2015

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